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Fracturation hydraulique : un avis d’ébullition permanent

Gérard Montpetit, 27 mai 2013

Les 22 et 23 mai 2013, plus d’un million de Montréalais ont été obligés de faire bouillir l’eau du robinet ; tous les médias faisaient état des nombreux inconvénients que la pénurie d’eau potable occasionnait à la population. Les hôpitaux, les écoles, les garderies, les restaurants ont tous été incommodés. Il fallait avertir les enfants de ne pas boire l’eau de la fontaine. Il fallait même que les citoyens changent toutes leurs habitudes pour un geste aussi simple que se brosser les dents.

Vous êtes tannés ; imaginez ce qui se passerait si un avis d’ébullition permanent devait s’abattre sur votre région. Pire : imaginez si l’eau qui coule de votre robinet devenait tout simplement inutilisable. Impossible, dites-vous ? Alors, revenez sur terre. Cette menace à la qualité de nos sources d’approvisionnement d’eau existe et s’appelle la fracturation hydraulique.

Les raisons de cette menace sont multiples. En premier lieu, il faut des quantités phénoménales d’eau pour mettre en application cette technique. Ensuite, cette eau est soit perdue dans les entrailles de la terre, soit récupérée à la surface et contaminée par un cocktail de produits chimiques qui ont des effets nocifs sur la santé des humains, des animaux ainsi que sur les végétaux. Mais il y a plus grave. Lorsque l’équipe de forage crée des failles dans la roche, les fissures qui existaient déjà dans la roche-mère sont agrandies ou prolongées ; cela devient une route pour que tous ces produits chimiques puissent se frayer un chemin jusqu’à la nappe phréatique.... Et éventuellement dans votre source d’eau potable. Les reportages au sujet du village de Dimoc, en Pennsylvanie, en disent long sur ce genre de catastrophe – de même que d’autres cas dans une dizaine d’États.

On a beaucoup parlé de fracturation hydraulique dans le cas des gaz de schiste. Mais ce qui est moins connu de la population, c’est que la même technique est utilisée pour le pétrole de schiste. En fait, certains puits fracturés dans les schistes produiraient les deux : du gaz et du pétrole. Il y a du pétrole de schiste dans les basses-terres du St-Laurent, au lac St-Jean, dans certaines régions du Bas-St-Laurent et de la Gaspésie et surtout dans le sous-sol de l’île d’Anticosti.

Les experts en relations publiques des compagnies gazières ne disent jamais que la fracturation hydraulique est une technique qui a une efficacité digne des balbutiements de l’ère industrielle. En effet, cette technique ne réussit à sortir que 20% du gaz emprisonné dans les schistes. Vous conviendrez que ce pourcentage est très minime.

Quant au pétrole de schiste, les résultants de cette technique sont encore plus catastrophiques : la fracturation hydraulique peut seulement extraire entre 1% et 5% du pétrole. Donc, on gaspille toute cette eau, on défigure le paysage, on pollue l’eau, et on fait tout ce travail pour 3% (en moyenne) du pétrole présent dans la roche. Alors, lorsque certains lobbyistes font miroiter qu’il y a des milliards de barils de pétrole à Anticosti, il faut se rappeler que seulement un infime pourcentage de ce pétrole peut en être extrait de façon économiquement rentable pour les compagnies.

Mais le plus cauchemardesque, c’est que tout ce pétrole qui demeure prisonnier du schiste va continuer à suinter et à fuir de la roche-mère fracturée, et ce, pendant des générations. Si les 97% restant du pétrole d’Anticosti migrent vers le golfe St-Laurent, c’est toute la chaîne alimentaire qui en subira les conséquences. Vos crevettes de Matane ou votre homard des Îles auront alors peut-être un petit arrière-goût de pétrole…

La Gaspésie, c’est loin ! Mais cela fait partie intégrante de notre identité. Et si ce petit coin de paradis devenait un « wasteland » où personne ne peut plus vivre parce que l’eau y est contaminée, voudrons-nous encore aller visiter ses paysages pittoresques ? Sans doute qu’une mer polluée par le pétrole a de beaux reflets iridescents... Pour ma part, je préfère une belle eau bleue ! N’oublions pas que le golfe du Mexique a été contaminé par une marée noire en 2010. On en est encore à comptabiliser les résultats économiques et « biologiques » de cette catastrophe !

Récemment, la ville de Gaspé a voté un règlement pour protéger ses sources d’eau potable ; si ces sources étaient polluées par la fracturation, aucun avis d’ébullition, même permanent, ne pourrait corriger le mal. Avec l’expérience de cette semaine, les Montréalais sont maintenant en état de comprendre les Gaspésiens, qui se battent pour préserver leurs sources d’eau potable. Heureusement, à Montréal, ce fut une fausse alerte ; mais vivre en permanence avec de l’eau contaminée serait un enfer. Imaginez prendre une douche avec de l’eau contenant des produits chimiques comme de l’acide chlorhydrique… Il ne faut pas oublier que des eaux de fracturation des puits maskoutains ont été diluées, mais non décontaminées, à l’usine de filtration de Huntingdon.

Certes, certains citoyens seront satisfaits de pouvoir se rabattre sur les bouteilles d’eau achetées en magasin. J’avoue que c’est une possibilité ; encore qu’il en faudrait beaucoup pour prendre une douche ! Il y a de plus un autre danger : et si la fracturation hydraulique contaminait également les aquifères où les embouteilleurs s’approvisionnent en eau pure… ?

L’eau de qualité et en quantité, c’est la vie !