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Espace public, fragile écosystème de nos mouvements sociaux

Kevin Gravier, 1er mai 2013

Avez-vous déjà essayé de revendiquer le respect des droits ou la protection de l’environnement en manifestant dans l’intimité de votre salle de bain ? Ainsi confinée entre les quatre murs d’un espace privé, il y a peu de chance que votre mobilisation n’améliore la situation. Ce constat, à lui seul, nous apprend que le progrès social passe par l’espace public... ou ne passe pas !

Situé à la croisée des intérêts privés, l’espace public agit comme une caisse de résonance aux idées de chacun, leur offrant la chance de devenir un jour une réalité pour le plus grand nombre. Endroit de tous les possibles, cette zone sans maître sera tantôt un champ de bataille, tantôt une vaste coopérative, mais toujours un espace mouvant où les citoyens négocient sans cesse, avec plus ou moins de diplomatie, le visage de leur société.

Ce mois-ci, le Journal des Alternatives a souhaité mettre en lumière cet écosystème essentiel à toute vie sociale pour mieux souligner sa fragilité et la nécessité de défendre sa biodiversité. Car au même titre que la nature, la sphère publique est nourricière, et une domination idéologique sans partage sur cet espace est autant dommageable pour notre esprit et notre culture que ne l’est la monoculture d’huile de palme pour notre environnement et notre santé. Dans les deux cas, les effets du désastre se feront ressentir sur plusieurs générations.

Le bien commun mis en jeu

Environnement naturel et espace public sont intimement liés, la gestion du second ayant un impact sur le premier. Au cœur de cette relation, les biens communs, comme les ressources naturelles ou la nourriture, changent de mains au gré des tendances : un jour, propriété partagée par tous, le lendemain, propriété exclusive de quelques uns.

En assignant la semaine dernière la mairie de Gaspé devant les tribunaux pour atteinte à sa liberté d’entreprise, la société Pétrolia a envoyé un signal fort sur sa conception de l’espace public. Une intervention unilatérale qui tranche avec les efforts de conciliation effectués lors du Forum des hydrocarbures de Gaspé auquel Camille Raillon a assisté le 26 mars dernier.

Sur le banc des accusés pour avoir voulu protéger l’eau potable de ses concitoyens, le maire de Gaspé peut cependant garder espoir. Face à la mobilisation de milliers de personnes, la ville de Drummondville a récemment abandonné ses poursuites à l’encontre d’un couple de jardiniers, coupable d’avoir installé un potager sur la cour avant de sa propriété. Une victoire de plus pour l’agriculture urbaine qui a encore du chemin à faire, comme nous l’avons constaté, Andréanne Thibault et moi-même.

Un monopole menaçant

Si l’agriculture urbaine a de la difficulté à faire sa place, c’est parce que notre vision de l’espace public peut se révéler conservatrice à bien des égards, le maintien de l’ordre virant parfois à l’obsession. Seulement l’espace public neutre n’existe pas : il est toujours le reflet d’une idéologie dominante. Et la tranquillité des rues obtenue à coups de matraque et de contraventions est d’abord et avant tout la tranquillité de ceux qui, à grands renforts de campagnes publicitaires, prétendent posséder l’espace public.

La publicité, avant de se résumer à vendre ses idées, consistait à les proposer sur la scène publique, à les offrir à qui veut les entendre. Mais à l’époque où la consommation est un devoir, le capitalisme s’impose en colorant l’espace public de ses valeurs marchandes. Une invasion d’images rarement esthétiques que beaucoup vivent comme une agression. Thomas Scorticati dresse un portrait de celles et ceux qui ont décidé d’y résister.

Canaux essentiels des échanges à travers l’espace public, les médias n’en sont pas moins aux mains d’intérêts privés qui les transforment en porte-parole efficaces de la société de consommation. Une situation qui préoccupe Raymond Corriveau. Florence Bouchard-Lepage a interrogé cet ancien président du Conseil de presse du Québec qui considère que l’information est une chose bien trop importante pour la confier aux seules entreprises de presse.

Notre créativité, véritable poumon de l’espace public

Aucun espace public ne saurait finalement exister sans la rencontre d’intérêts privés et l’union de leurs efforts vers l’atteinte d’un but qui dépasse leur individualité. Là où certains utilisent la violence physique ou morale pour forcer l’adhésion à leur vision du progrès, d’autres choisissent la négociation, voire la coopération, pour construire une vision commune. Dans tous les cas, le résultat aura des conséquences sur tous, car espace public et espace privé sont des vases communicants.

On ne peut ignorer l’espace public, et il faut au contraire oser s’y faire une place. Nombreux sont les organismes qui tentent d’éveiller notre conscience publique. Karine Pontbriand est allée à la rencontre de deux collectifs qui tricotent la ville pour nous rappeler qu’elle est un espace à créer et à recréer avec notre imaginaire pour seule limite.

En 2012, ces adeptes du tricot graffiti, comme bien d’autres, ont mis leurs talents artistiques au service de la mobilisation populaire contre la politique du gouvernement libéral. Autant d’actions créatives pour nous inviter à nous emparer ensemble de la chose publique, physiquement et politiquement. Arij Riahi et Jacinthe Leblanc ont assisté à l’un des premiers colloques académiques à porter un regard sur cet inventif Printemps érable.

Notre créativité risque cependant de s’appauvrir, faute de pouvoir accéder à la vaste source d’inspiration que représentent les œuvres des générations passées et actuelles. Le Canada projette, à ce propos, de moderniser le droit d’auteur... Attention, nous met en garde Me Normand Tamaro, interrogé par Nafi Alibert. Le problème n’est pas forcément là où on le pense.

En somme, si l’espace public a peu de chances de disparaître, notre créativité et avec elle tous les espoirs d’un monde meilleur sont bien plus vulnérables. Alors osons sortir de nos salles de bain pour laisser nos idées s’enrichir les unes des autres ! C’est en quelques mots ce que Claudia Vergnolle retient de son expérience du Forum social de Tunis. Son témoignage vous incitera peut-être à prendre part au Festival des Solidarités le 15 juin prochain ou alors au Forum social des peuples de 2014, le premier au Canada qui réunira des communautés du Québec, du Canada et des Premières Nations. De belles occasions de contribuer à la richesse de notre espace public.


Crédit Photo : flikcr - Mathias.D1

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