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Agriculture urbaine : Vivre la ville autrement

Andréanne Thibault, Kevin Gravier, 1er mai 2013

Depuis quelques jours, Le potager urbain, un guide sur l’agriculture urbaine, est disponible gratuitement en ligne. Cet ouvrage collectif, à l’élaboration duquel a participé Alternatives, a été dirigé par Josée Landry et Michel Beauchamp. Sa publication vient clore près d’une année de confrontation entre la ville de Drummondville et ce couple, désigné hors-la-loi pour avoir installé un potager sur la cour avant de sa propriété.

La ville nourricière, ou cultiver les communautés est le titre de l’une des contributions de Gaëlle Janvier, coordonnatrice du projet d’agriculture urbaine d’Alternatives, à ce guide. Elle y souligne les nombreuses vertus de cette pratique : « L’agriculture urbaine n’est ni le vestige transitoire d’une culture rurale en voie d’extinction, ni le symptôme malheureux d’un développement urbain stagnant. Elle est un usage essentiel de la ville  », écrit-elle. Une vision des choses qui ne fait pas encore l’unanimité.

La nécessité de repenser la ville

À l’occasion du Congrès de l’Association des architectes paysagistes du Québec la semaine dernière, un panel de spécialistes a résumé en dix points les défis que l’agriculture urbaine doit relever pour avoir sa place en ville. Il en ressort la nécessité de changer nos modes de pensée, en modifiant par exemple les règlements municipaux et les régimes fiscaux en faveur d’une pratique normalisée et généralisée de ce type de culture. « La ville est une construction sociale  », rappelle Mme Janvier, interrogée sur la capacité de la ville à s’adapter à l’agriculture. L’espace urbain a le visage que l’on veut bien lui donner et il ne tient qu’à nous d’en changer, estime-t-elle.

Cette modification des mœurs urbaines n’est toutefois pas aussi aisée. En témoigne l’histoire de Mme Landry et M. Beauchamp qui ont été passibles de 100 $ à 300 $ de contraventions à cause de leur potager de façade à Drummondville. « La ville est le théâtre de tensions entre des besoins, souvent des besoins de pouvoir », remarque Mme Janvier. Et ces luttes, exacerbées par la densité de population, viennent accroître la pression foncière sur les espaces vacants de la ville. « Pourtant, ce n’est pas tant la place que l’engagement et la volonté qui manquent ici », observe-t-elle à propos de Montréal. Mais s’il peut être un obstacle au développement de l’agriculture urbaine, le facteur humain en est aussi et surtout l’indiscutable moteur.

Le pouvoir du nombre

Le 2 avril dernier, les autorités municipales de Drummondville ont officiellement indiqué que les potagers de façade ne seraient plus hors-la-loi. Ce dénouement n’aurait pas été possible sans la mobilisation de milliers de personnes, rappelle Michel Beauchamp en introduction de son ouvrage. Des États-Unis au Brésil en passant par l’Europe, l’histoire de son potager a fait le tour du monde sans manquer de provoquer des élans de solidarité.

« Les citoyens sont les principaux acteurs de l’agriculture urbaine », note Mme Janvier. C’est en effet l’implication de chacun qui assurera l’avenir de cette pratique. De nombreux exemples témoignent déjà du succès de cette mobilisation citoyenne. Vancouver et Toronto se sont dotées d’une charte alimentaire, rapporte M. Beauchamp. Et le 21 mars dernier, Montréal a annoncé la création d’un comité de travail sur l’agriculture urbaine, répondant ainsi favorablement aux 30 000 citoyens qui avaient demandé une consultation publique sur le sujet en 2012. « Ce n’est qu’un début  », tranche Gaëlle Janvier, apparemment en attente de résultats plus concrets pour se satisfaire de cette évolution.

Poursuivre les efforts de sensibilisation

Dix ans se sont écoulés entre l’initiation du projet Des jardins sur les toits par Alternatives, le premier du genre en 2003, et l’annonce de la création d’un comité de travail sur l’agriculture urbaine à Montréal. Dix années pour atteindre le début d’un plan d’action municipale sur la question. Mais nous n’assistons pas à un passage de relais des citoyens aux autorités de la ville. Au contraire, l’engouement est toujours d’actualité et la sensibilisation des citoyens semble devoir continuer.

À ce niveau, les organismes communautaires, acteurs de proximité, sont des vecteurs de changement à privilégier. C’est ce que croit Christelle Kouotze, coordonatrice de l’éco-quartier Maisonneuve-Longue-Pointe. En travaillant avec les Montréalais et Montréalaises, la jeune femme observe une volonté de s’approprier l’espace public et de se créer des milieux de vie communs. « Nous en tant qu’éco-quartier, on accompagne la volonté citoyenne. On leur donne des trucs et les moyens pour y arriver », explique-t-elle.

Initié en 1995 par la ville de Montréal, le programme Éco-quartier promeut l’écocivisme par le biais d’actions environnementales réalisées par les citoyens, indique le site web du Regroupement des éco-quartiers (REQ). Réunissant les 23 organismes communautaires financés par le programme Éco-quartier, le REQ est un acteur majeur de l’éducation relative à l’environnement à Montréal.

La mission originelle des éco-quartiers n’est pas l’agriculture urbaine, mais plutôt l’amélioration de la qualité de vie en ville. Certains d’entre eux ne mènent d’ailleurs aucun projet d’agriculture urbaine. Cependant, leur intégration au tout nouveau comité de travail de la ville annonce sans doute une plus grande implication de leur part dans ce domaine.

Une réappropriation de la production de nourriture, mais pas seulement

Pour la nutritionniste Amélie Parenteau, l’agriculture urbaine est un outil d’éducation puisque les gens apprennent à cultiver, entre autres, des fruits et des légumes. « L’exode rural et la mondialisation nous ont progressivement fait oublier que manger est un geste fondamental », souligne-t-elle. Les espaces publics transformés en potagers urbains permettent donc de se rapprocher de la production de nourriture, ce qui favorise un retour à une alimentation plus saine, mais surtout, à une meilleure connaissance de l’origine des aliments.

Par ailleurs, certaines familles qui participent à des projets d’agriculture urbaine avancent le désir de « rapprocher leurs enfants de la terre  » et d’adopter un autre mode de vie. « Certains veulent aller à l’encontre du phénomène de mondialisation et de commercialisation en produisant eux-mêmes leurs légumes. On voit parfois cette volonté de ne pas entrer dans la masse », observe Mme Kouotze.

Néanmoins, produire soi-même ses fruits et ses légumes n’est pas encore une habitude de vie, constate la coordonatrice. Mais la volonté semble présente et l’agriculture urbaine est vue pour plusieurs comme un lieu de rencontre, de partage et d’échange. « Les voisins se rassemblent et il n’est pas rare que les personnes impliquées contribuent à la qualité de vie et à l’appartenance à leur quartier, tout en s’échangeant des trucs, et pas seulement sur la production maraîchère », explique-t-elle.

C’est cette diversité des apports bénéfiques de l’agriculture en ville, tant sur la santé que sur l’environnement ou encore sur les rapports sociaux, qu’a voulu mettre en lumière Le potager urbain de Josée Landry et Michel Beauchamp. « L’agriculture urbaine a beaucoup d’avantages parce qu’elle répond à de nombreux besoins en ville. Il faut la voir dans son ensemble, et non chacun de ses aspects pris isolément, pour bien apprécier son rôle », conclut Gaëlle Janvier.


Crédit photo : Alternatives - Des jardins sur les toits