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« ANTIPUB » : Un droit de réponse urbain

Thomas Scorticati, 1er mai 2013

Le début de l’année 2013 des Déboulonneurs, un collectif pour une publicité moins sauvage en France, est marqué par une victoire au tribunal correctionnel. Ces derniers ont été poursuivis en 2009 pour avoir barbouillé des panneaux publicitaires.

Mais qu’est ce que le mouvement antipub ? Comment agissent-ils ? De la France au Québec, les réflexions se font et les avis divergent. Enquête avec un membre des Déboulonneurs et un ancien publiciste de renom du Québec.

Une privatisation de l’espace public

« L’espace public est un lieu dont la propriété n’est pas réservée à une personne physique ou morale », explique Claude Cossette, professeur à l’université Laval, militant antipub et ancien directeur de sa propre agence publicitaire. Une situation qui n’empêche pas le système publicitaire de monopoliser toujours plus l’espace public, d’après le manifeste des Déboulonneurs.

En réponse à cette accusation, les entreprises d’affichage ont la liberté d’expression dans un espace public comme argument de défense. Mais d’après une réflexion de Maurice Pergnier, professeur émérite de l’université Paris-XII, les affiches publicitaires sont illégales. Ces entreprises ne payent leurs droits que sur une surface et non sur l’espace de visibilité du support, c’est-à-dire tous les points d’où peut être vu le dispositif.

« C’est l’un des argument de la plaidoirie des avocats des Déboulonneurs, dévoile Ronan, membre du Collectif. Les publicistes vendent des espaces visuels appartenant à la collectivité mais sans son consentement ».

Vers la reconnaissance d’une liberté de non-réception

Les publicitaires revendiquent la liberté d’expression pour afficher librement dans les espaces publics. Or, « la liberté de publicité n’a nullement pour objectif de transmettre des idées, » déchante le professeur de l’université d’Assas, Jean Morange, « mais plutôt de faire vendre des produits. » Ainsi, c’est une liberté d’entreprendre et elle a ses limites pour le bien de tous, écrit-il.

La liberté d’expression est fondamentale dans tout pays démocratique. Mais les Déboulonneurs ont conceptualisé une liberté de non-réception, complémentaire à la liberté d’expression. Ce droit offre la possibilité de choisir si l’on veut lire ou non l’affiche. « L’une des solutions juridiques pour réaliser ce principe est de donner une taille maximale de 50x70cm pour les affichages associatifs, affirme Ronan. Cette taille permet au citoyen de choisir s’il veut s’approcher ou non pour lire le message. Or, les affiches publicitaire de 12m2 s’imposent aux citoyens, c’est une pratique barbare  », s’écrie-t-il.

Une résistance sans violence

En en-tête du site des Déboulonneurs la phrase de Gandhi : « la désobéissance civile est le droit imprescriptible de tout citoyen. Il ne saurait y renoncer sans cesser d’être un homme  », rappelle l’importance de ne pas respecter certaines lois sans pour autant être violent.

Les Déboulonneurs font de la désobéissance civile. «  Le but ultime de nos opérations est de réduire la pression publicitaire exercée dans l’espace public, explique Ronan. Pour ce faire, il faut réduire la taille des dispositifs ainsi que le nombre de publicités ».

« Tout est assumé, ajoute-t-il. Le Collectif contacte les médias pour annoncer un futur barbouillage en précisant le lieu et la date. Les policiers sont aussi prévenus. Tout est fait sans violence et dans le respect des forces de l’ordre. À la fin des messages inscrits, les barbouilleurs brandissent leurs bombes à peinture ainsi que les papiers d’identité afin de se faire interpeller sans bavure ». Ce «  barbouillage » n’est pas du vandalisme selon Claude Cossette. « C’est un moyen d’action créatif et original pour dénoncer le contrôle des espaces publics par les gens d’argent », explique-t-il.

Québec : une mobilisation disparue

Au Québec, aucune législation n’encadre l’affichage sur le mobilier urbain d’après un rapport de l’association des petits lieux d’art et de spectacle. « Et combien même ces normes existeraient, seuls les individus seraient tenus à les respecter, clame Claude Cossette. Ceux qui paient font des ententes avec les administrations, voire les particuliers, pour les outrepasser ».

Les années 1990 sont l’âge d’or des collectifs antipub. Les décorateurs engagés, disparus depuis 2003, étaient un groupe d’activistes antipub pratiquant de l’éco-sabotage sur les camions de pub. D’après un article du Devoir datant de 2002, le procédé était simple : il suffisait de placer une planche cloutée afin de bloquer le camion. Puis, deux cyclistes barbouillaient le camion en expliquant leurs gestes à l’aide d’une banderole.

« Bien entendu, il y a eu des actions sporadiques partout au Québec, des gens qui sont intervenus et dont les journaux ont parlé, raconte M. Cossette, Néanmoins, il n’existe pas encore de coordination complète dans la province ».

Un débat qui mérite d’être soulevé

Prop, pour Propagande, est un grapheur montréalais agissant indépendamment. Son prochain projet est une bouteille de parfum d’une fameuse marque française avec pour slogan ‘Propagande N˚5’. Pour lui, l’antipub n’existe pas. « Ces barbouilleurs utilisent les mêmes techniques publicitaires qu’ils dénoncent. Ils font eux aussi de la publicité pour critiquer la publicité », estime-t-il.

« C’est un dilemme que se pose tout militant à un moment donné, reconnaît Ronan. Toutefois, la publicité pratiquée par les collectifs est une réaction par rapport à un système totalitaire, les procédés ne sont pas les mêmes et les militants ne sont pas payés. Il faut faire preuve de discernement, sinon tout est de la pub, ce qui arrange les affaires des publicitaires », conclut-t-il.


Crédit photo : Thomas Scorticati

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