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L’information, un bien public

Florence B. Lepage, 1er mai 2013

Le monde de l’information québécois pourrait connaître une transformation importante si le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) valide la fusion entre Bell et Astral Media, suite aux audiences publiques qui auront lieu le 6 mai prochain. À l’heure où cette concentration des médias inquiète, Raymond Corriveau, ancien président du Conseil de presse du Québec, rappelle la place indispensable que devraient avoir les citoyens. Entretien avec l’auteur de L’information, la nécessaire perspective citoyenne.

« L’information est un moteur de développement, affirme Raymond Corriveau. C’est à partir de là que les gens conçoivent leur vision du monde, que se définit ce qu’il est possible d’entreprendre ou non et quelles sont les solutions aux différentes crises qui nous frappent. » Mais l’information, ressource essentielle pour l’intérêt public, n’en est pas moins entre les mains d’entreprises privées.

Un constat préoccupant

À force d’entendre le mécontentement de la population et des acteurs de l’information, l’ancien président du Conseil de presse a senti le besoin de partager son constat de la situation actuelle des médias, à travers son livre paru à l’automne 2012.

Dans une logique économique, la concentration de la presse est de plus en plus présente, faisant du Québec le lieu où les médias sont le plus concentrés au monde, affirme Raymond Corriveau. L’information, soumise aux lois du marché, se transforme en un produit, possédé par les entreprises de presse, qui doit être vendu. Les médias optent pour l’information spectacle, rejetant les nouvelles importantes qui touchent directement les petites populations régionales. Pourtant, d’après Raymond Corriveau, c’est par les régions qu’il faut commencer si on souhaite un réel développement de l’ensemble de la société.

« Des millions de gens vivent sans jamais entendre parler de leur condition sociale », a écrit à ce sujet le journaliste critique de la presse Brent Cunningham, dans son article Across the Great Divide of Class. C’est dans cette idée que Raymond Corriveau se bat contre la sous-représentation des régions dans les médias. « Le monde politique réagit à la pression des médias. L’Assemblée nationale va défendre des enjeux montréalais si ce sont les seules nouvelles traitées. Moi j’ai un problème à Rimouski, personne n’en parle », soutient le professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Actuellement, les gens quittent leur région en pensant qu’il n’y a pas d’opportunités pour eux. Raymond Corriveau croit fermement qu’il faut « cesser de développer le Québec de manière tiers-mondiste (grande capitale et rien autour) parce que le vrai développement des régions passe par l’information, et le vrai développement du Québec passe par les régions. »

Des solutions à portée de main

L’information est maintenant entre les mains des entreprises de presse. Dans la mesure où elles sont responsables des 60% du financement du Conseil de presse du Québec, elles ont un pouvoir disproportionné sur l’organisme, notamment avec la possibilité de se retirer à tout moment (comme l’a fait Quebecor). Curieusement, pour contrôler ce pouvoir, les solutions existent déjà, il ne manque que la volonté pour les instaurer, d’après Raymond Corriveau.

En plus de rendre le Conseil de presse indépendant, Raymond Corriveau propose la création d’un tribunal administratif, comme il en existe pour la Régie du logement par exemple. « L’idée n’est pas de sanctionner plus qu’il ne le faut les entreprises de presse, sauf dans les cas de récidives ou d’autres cas jugés graves. L’idée c’est que tout le monde sache qu’il n’y a pas la possibilité d’agir sans tenir compte de l’ensemble de la société », précise le professeur.

Il est également convaincu que la mise sur pied d’un statut professionnel de journaliste, qui est loin de faire l’unanimité dans le milieu, permettrait de protéger les journalistes autant que les citoyens. « On pourrait inclure les journalistes qui viennent de différents horizons, avec des cartes temporaires et un examen de déontologie. Les textes commandés pourraient être interdits et le journalisme indépendant serait encadré », explique l’auteur.

Une nécessaire réappropriation de l’information

En 1978, dans L’espace public, le philosophe allemand Jürgen Habermas définissait le rôle idéal de la presse. Jusqu’à la moitié du 19e siècle, la « presse qui s’était développée à partir de l’usage que le public faisait de sa raison et qui se contentait d’être le prolongement des discussions [était] un médiateur et un stimulant des discussions publiques ». Ce quatrième pouvoir que représente l’information est en train de se perdre, selon Raymond Corriveau.

L’ancien président du Conseil de presse est loin d’être le premier à se rendre compte de ces graves problèmes médiatiques québécois. La majeure partie du livre de Raymond Corriveau est d’ailleurs un recensement des différentes études et commissions sur le sujet. L’auteur souhaitait ajouter sa voix à celles des autres, mener la société à prendre conscience de l’information « non pas à travers l’œil des entreprises de presse, mais à travers celui des citoyens et citoyennes. »

Cette réappropriation de l’information est de plus en plus urgente selon Raymond Corriveau. « Quand je vois des choses comme Quebecor et l’amphithéâtre à Québec, je ressens beaucoup d’inconfort. Il y a de plus en plus de publicité et de moins en moins d’information. Ça commence à chauffer », s’inquiète le docteur en communications. Même s’il continue à croire que les choses sont loin de s’arranger, il est selon lui plus que temps d’agir pour préserver ce bien public qu’est l’information.


Crédit Photo : Presse de l’Université du Québec