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Tricoter la ville : se réapproprier l’espace public par l’art textile

Karine Pontbriand, 1er mai 2013

En circulant dans les rues de Montréal, les yeux bien ouverts et le sens de l’observation aguerri, il est possible d’apercevoir de la laine aux couleurs éclatantes recouvrir le mobilier de la ville. Décorant un arbre, un poteau ou une borne fontaine, le tricot graffiti fait désormais partie du paysage urbain. Deux collectifs montréalais, aux revendications bien marquées, tentent actuellement d’embellir la ville, mais surtout de faire passer un message précis de réappropriation de l’espace public.

Loin d’être propre à la métropole, ce type d’art de rue à caractère politique, trouve des adeptes partout à travers le globe depuis l’apparition du yarn bombing (tricot graffiti) à Houston, aux États-Unis. Le mouvement a été initié en 2005 lorsque la désormais célèbre Magda Sayeg a décidé de recouvrir la poignée de porte de sa boutique de laine avec un tricot. L’idée s’est alors répandue et comme toutes les grandes villes, Montréal n’y a pas échappé.

Marquer l’imaginaire

Le collectif Ville-Laines est né en mars 2011 avec un but bien précis : donner une vitrine à une pratique artistique en perdition. Karine Fournier, fondatrice du collectif, a toujours été passionnée par les arts textiles. Selon elle, le tricot est un art qui se perd et il importe d’en perpétuer la pratique. « Aujourd’hui, on n’a plus besoin de tricoter pour s’habiller, observe l’artiste. Le graffiti est un moyen de s’en servir autrement. »

Par le biais du tricot, les Ville-Laines tentent d’apporter un peu d’humour dans la ville. « À la base, nous sommes un collectif ludique. Notre objectif est de faire sourire les gens en apportant un peu d’amour dans un espace froid et bétonné », explique Karine. « La laine rappelle la douceur, la chaleur, le réconfort. On veut rendre l’espace public plus humain. »

Mais si le collectif a vu le jour avec à l’origine une pratique festive, les Ville-Laines se sont rapidement jointes à diverses causes sociales, dont la première est d’inciter les gens à prendre possession de l’espace public. « On veut prouver que ce n’est pas difficile d’avoir un impact. On espère qu’en apercevant nos œuvres, les gens vont réaliser que ce n’est pas compliqué et surtout, que c’est important d’investir l’espace », précise Karine, qui déplore la gestion municipale de l’espace public. « L’espace appartient à tous et pourtant, on n’a souvent pas un mot à dire. Les gens ne se sentent pas interpellés à participer, on voudrait que ça change. »

À chacun sa façon. L’important, c’est de mettre de la beauté dans l’espace à la mesure de ses moyens. Pour les Ville-Laines, ça passe par le tricot. Elles espèrent susciter une volonté d’agir chez les Montréalais et Montréalaises.

Une pratique Art-la-loi

En vertu du règlement P-12.2 de la Ville de Montréal sur la propreté et sur la protection du domaine public et du mobilier urbain, le tricot graffiti est une pratique illégale, malgré son approche douce et amusante. Or, le collectif Maille À Part y voit un facteur de motivation supplémentaire. Loin de dissuader les tricoteuses, l’illégalité de leur pratique en est justement l’essence.

« La plupart d’entre-nous souhaitait se lancer dans l’art de rue depuis longtemps. Le graffiti demeure une pratique dangereuse, avec un aspect guerrier qui nous rejoignait moins. Le tricot est une approche qui nous représente davantage », racontent trois membres du collectif Maille À Part. C’est que le collectif souhaite parler en tant que groupe, et rejette l’idée de mettre de l’avant l’individualité de porte-paroles.

En modifiant le mobilier urbain, elles réalisent leur principal objectif : la réappropriation de l’espace public. « Il est en voie de disparaître. Il n’y a à peu près plus de lieux totalement publics », explique le collectif. « En ce moment, c’est un espace de circulation et de publicité. Et si vous êtes plusieurs à circuler, ils vous disent de rentrer chez vous. »

Des revendications au-delà du tricot graffiti

Maille À Part poursuit différentes luttes et revêt, entre autres, une perspective féministe bien marquée. Dans cette optique, les membres rappellent que l’espace public est encore plus hostile aux femmes. La nuit, les coins sombres de Montréal découragent les femmes de s’y aventurer seules. « On veut que l’espace public soit de nouveau partagé par les gens. Le tricot sert en quelques sortes à ralentir le monde », précisent-t-elles.

Le collectif tente également de déconstruire les préjugés liés à la pratique du tricot et ainsi de le « dégenrer. » « On souhaite sortir le tricot de son cadre habituel, qui est à la fois domestique et féminin. Aujourd’hui, les femmes ne sont plus confinées au foyer, et le tricot n’est plus confiné aux femmes. », constatent-elles. Plusieurs hommes ont d’ailleurs pris part à leurs ateliers de tricot-discussion durant la grève étudiante. Mais elles sont conscientes qu’il reste encore un bon bout de chemin à parcourir.

Au final, les revendications de Maille À Part sont diversifiées, et les moyens pour y parvenir sont nombreux. Le tricot n’est qu’un outil : un prétexte pour se rencontrer et mettre sur la table leurs idéaux. Le collectif met également l’accent sur l’importance de la réflexion au sein de leur démarche.

« Les différentes luttes viennent avant le tricot, et non le tricot avant les différentes luttes. Quand on fait un projet dans le cadre de quelque chose, on veut vraiment que ce soit dans le cadre de quelque chose », ajoutent-t-elles. Pour Maille À Part, le tricot n’est pas une fin en soi, mais le moyen d’y parvenir.


Les Villes-Laines travaillent actuellement à la réalisation d’un projet de taille : recouvrir les piliers de l’Échangeur Turcot avec de la laine. Elles ont lancé un appel à tous afin de recueillir suffisamment de morceaux de tricot. Page Facebook de l’événement : https://www.facebook.com/events/576483462371446/

Les 25 et 26 mai prochains, le collectif Maille À Part présentera un kiosque de tricot-discussion au Salon du livre anarchiste ayant pour thème : le privé est-il politique ? Dans le cadre du festival Art & Anarchie, qui aura lieu en marge du salon, elles nous réservent une surprise de détournement de sens urbain…

Photo 1 : Projet des Ville-Laines au Square viger, novembre 2012. Crédit : Eli Larin

Photo 2 : Projet de Maille À Part. L’installation a eu lieu le 13 décembre 2012 au coin St-Denis et Des Pins. Crédit : Claude Larivée

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