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États-Unis – Pipeline Keystone XL : « Si nous ne faisons pas l’impossible, nous devrons faire face à l’impensable ! »

Maxime Combes, 21 avril 2013

Jamais une cause écologique n’avait autant mobilisé et suscité une opposition si déterminée que le projet de construction du pipeline Keystone XL. Supposé compléter un réseau de canalisations existant, ce pipeline vise à faciliter et décupler l’acheminement du pétrole issu des sables bitumineux du Canada vers les raffineries du Golfe du Mexique. Au fil des années, un véritable bras de fer s’est constitué autour de ce pipeline de la discorde (voir notre précédent article). Alors qu’Obama doit prochainement rendre son arbitrage final, Alter-Echos (www.alter-echos.org) a décidé de faire le point en interrogeant Arlo Comfrey, du groupe Tar sands blockade, organisateur d’actions de blocage contre les pipelines et le pétrole issu des sables bitumineux.

Pouvez-vous nous expliquer où en est la lutte contre le pipeline Keystone XL ?

Suite au sit-in organisé par 350.org devant la Maison Blanche en août 2011, les inquiétudes devant le développement des sables bitumineux, jusqu’ici assez marginales, sont soudainement apparues dans le débat public aux Etats-Unis. Depuis, la résistance citoyenne au pipeline Keystone XL de l’entreprise TransCanada n’a cessé d’augmenter. Les déclarations de James Hansen, climatologue de la Nasa et maintenant tristement célèbre pour sa citation sur le « game over », ont alerté de nombreux américains :

« Si le Président Obama approuve le projet de pipeline Keystone XL, c’est game over pour le climat car cela signifierait qu’Obama ne fait que du greenwashing, comme les autres politiques qui sont au service de l’industrie fossile, et sans réelle intention de résoudre notre dépendance aux fossiles. »

Afin d’apaiser une colère citoyenne grandissante envers ce projet qui n’est rien d’autre qu’un écocide, tout en conservant de bonnes relations avec l’industrie extractive aux poches bien remplies, Obama a temporairement refusé d’accorder le permis pour le pipeline. Puis il a tranquillement fait accélérer la branche sud du pipeline, partant de Cushing (Oklahoma) jusqu’aux raffineries meurtrières de Houston et Port Arthur (Texas). Ce segment, connu sous le nom de projet Gulf Coast, a été approuvé il y a maintenant deux ans par Obama lors d’un déplacement sur place, avec une phrase sans équivoque : « Aujourd’hui, je demande à mon administration de réduire les formalités administratives, de faciliter le passage des obstacles bureaucratiques pour faire de ce projet une priorité, pour aller de l’avant et le mener à bien ».

Bien que certaines ONG comme 350.org aient accompli un précieux travail de sensibilisation du grand public sur le développement des sables bitumineux, leur relation intime avec le Président les a empêchées de critiquer trop vivement l’approbation du projet Gulf Coast, qui plus est en pleine année électorale. Néanmoins, ces ONG continuent d’utiliser la citation de James Hansen sur le game-over dans leur campagne contre la branche nord du pipeline, celle à propos de laquelle Obama doit prochainement statuer.

Se sentant trahis par les politiques, les organismes de régulation étatiques et les ONG environnementales, une coalition de propriétaires terriens du Texas et des militants écologistes ont commencer à préparer en cachette une série de barrages afin de stopper la construction et d’attirer l’attention sur le projet Gulf Coast qui avait été oublié. Près d’un an plus tard, nous nous battons toujours contre la construction de ce pipeline alors que beaucoup ont concentré leur attention sur le Nord.

Pourquoi le blocage de projets de pipeline aux Etats-Unis et au Canada est un moyen de lutter contre la production de pétrole issu des sables bitumineux ?

Les sables bitumineux d’Alberta sont totalement enclavés. Les pipelines sont les principaux moyens de l’industrie pétrolière pour évacuer ses productions vers le marché mondial. En voyant les goulets d’étranglement inhérents à ces dispositifs, les militants écologistes et les populations indigènes de Turtle Island – le terme utilisé pour nommer la zone colonisée que constitue l’Amérique du Nord – ont commencé à bloquer la construction de ces infrastructures comme un moyen stratégique visant à faire apparaître les sables bitumineux comme risqués et défavorables pour les investisseurs potentiels. Le tout en attirant l’attention du public sur le mégaprojet dévastateur que constituent les sables bitumineux.

En raison de la surabondance de pétrole issu des sables bitumineux en Alberta, et maintenant à Cushing – merci au pipeline Keystone 1 construit en 2010 – il semble que cette stratégie s’avère efficace puisque les prix mondiaux du pétrole lourd canadien de référence – le Canadian Heavy Crude selon son nom industriel – ont chuté à la fin 2012, en raison des difficultés à accéder aux raffineries des côtes. L’angoisse de l’industrie de se retrouver par conséquent en surproduction et sous-raffinement des sables bitumineux fut certainement la raison qui a poussé Obama à faciliter le projet Gulf Coast. Avec le pipeline Keystone 1 existant, ce nouveau projet va relier les sables bitumineux aux raffineries du Golfe du Mexique, et réduire significativement les engorgements d’approvisionnement qui ont fait baisser les prix tout en décourageant des investisseurs.

Quelles sont les différentes actions que vous organisez ?

Au cour des 8 derniers mois, nous avons organisé 18 actions importantes – qu’il s’agisse de villages dans les arbres, de grèves de la faim ou d’occupations de pipelines – pour lesquelles TransCanada prétend avoir supporté 5 millions de dollars de dommages. Cependant, en raison d’un récent procès intenté contre notre campagne, nous ne sommes plus en mesure d’empiéter sur les propriétés Keystone XL sans risquer des accusations très graves ; mais heureusement nous commençons à en voir d’autres mener des actions que nous ne pouvons plus prendre. Il y a peu, nous avons contribué à coordonner une semaine de 50 actions à travers les Etats-Unis comme un effort concerté pour cibler les profiteurs des sables bitumineux et les rendre méfiants quant à leurs investissements.

Concernant les prochaines étapes, j’espère que nous allons arriver à coordonner des mobilisations de masse similaires à la très inspirante occupation des terres par la ZAD sur les lieux de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, ou les mobilisations anti-nucléaires à Gorleben (Allemagne). Un prolongement évident du travail que nous avons mené jusqu’ici serait de s’appuyer sur l’énergie déployée lors de la mobilisation en face de la Maison Blanche pour se retourner contre la construction du pipeline lui-même et dire « Si vous ne le stoppez pas, nous le ferons pas ».

Qu’attendez-vous d’Obama ?

Bien que nous ayons tous notre avis sur ce qu’Obama pourrait décider, la plupart n’est que de la spéculation. Ceci dit, le mois dernier, nous avons vu une série de signes défavorables démontrant que le gouvernement américain a très peu d’égards pour l’opinion publique concernant ce pipeline. Après un énorme rassemblement anti-Keystone XL avec environ 50 000 personnes en face de la Maison Blanche en février, il a été découvert que Obama était en Floride pour jouer avec des cadres du pétrole en même temps. Quelques semaines plus tard, le Département d’Etat a publié un rapport sur l’impact environnemental du pipeline qui a conclu qu’il n’y aurait « vraisemblablement pas d’effets environnementaux négatifs importants ». Depuis, dans un sinistre rappel de la trahison des électeurs américains, le Sénat américain a voté par 62 voix contre 37 pour symboliquement entériner l’approbation du pipeline. Bien qu’il serait évidemment favorable pour lui de refuser le pipeline afin de maintenir la paix sociale, Obama est peut-être assez fou pour l’approuver et ainsi libérer la colère des populations qui ont perdu la foi en leurs dirigeants. Dès lors, nous devons continuer à combattre comme si nous n’avions pas le choix, parce que nous ne l’avons tout simplement pas. Comme Murray Bookchin(1) l’a dit un jour : « Si nous ne faisons pas l’impossible, nous devrons faire face à l’impensable ! »

Propos recueillis par Alter-Echos