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Amériques latines : émancipations en construction

Bernard GENSANE, 10 avril 2013

Un livre court mais très dense – comme c’est souvent le cas dans les ouvrages collectifs car chacun donne le meilleur de lui-même – sur « les » Amériques Latines « en construction », en plein chamboulement, dirions-nous.

Le contraste est saisissant entre une Europe soumise, sclérosée, qui s’essouffle sur son erre en s’accrochant à un modèle dépassé, meurtrier pour les humains comme pour la terre, mais qui convient encore à l’hyperbourgeoisie, et des Amériques Latines qui osent, qui cherchent, qui défient, chaque fois qu’elles le peuvent, l’aigle impérial du Nord.

Nous sommes dans l’arrière-cour des États-Unis où, des rapports de force ayant changé, des expériences peuvent être mises en œuvre pour le bien du plus grand nombre.

Au début des années 1990, la gauche latino-américaine était à l’agonie, explique Franck Gaudichaud dans son introduction. La social-démocratie se ralliait au néolibéralisme le plus débridé. Mais entre 2000 et 2005, six présidents sont renversés par des mouvements venus de la rue. Plus de dix pays basculent à gauche en guère plus de dix ans.

La région n’a cependant pas connu d’expérience révolutionnaire au sens d’une rupture avec les structures sociales du capitalisme périphérique. Plutôt qu’un affrontement avec la logique infernale du capital, certains pays s’orientent vers des modèles nationaux-populaires et de transition post-néolibérale, de retour de l’État, de sa souveraineté sur certaines ressources stratégiques, avec parfois des nationalisations et des politiques sociales de redistribution de la rente en direction des classes populaires.

Certains militants ont pu être séduits par l’idée de la construction d’un « anti-pouvoir » ou d’un « contre-pouvoir » (Negri, Benassayag, Holloway). « Changer le monde sans prendre le pouvoir ». Cette démarche fut sévèrement critiquée par Serge Halimi dès 2006 : « comme si quelques préfiguration d’une utopie libertaire (un squat, un mouvement indigène, une coopérative) et l’établissement de liens divers (internet, forums mondiaux) entre ces îlots pouvaient tenir lieu de stratégie politique. »

Un chapitre passionnant de ce livre est consacré à la révolte d’Oaxaca au Mexique en 2006. Les habitants ont réussi à ébranler tous les projets d’un État : l’exploitation des mines a été retardée, la distribution a été bloquée, les chantiers de mega-construction ont été stoppés, le processus de gentrification du centre-ville a été suspendu.

En Bolivie, en 2009, l’adoption d’une nouvelle constitution consacre la disparition de la vieille “ république ” au profit d’un État dit “ plurinational ” au sein duquel les peuples indigènes-autochtones-paysans bénéficient désormais de droits collectifs.

Au Venezuela, Chavez consacre la démocratie « participative et protagonique ». Elle se situe à la frontière entre démocratie directe et participative et cherche à redonner un rôle de protagoniste politique actif et informé aux citoyens et en s’appuyant sur les possibilités de référendums révocatoires des dirigeants. Ainsi, le contrôle ouvrier du complexe industriel Sidor a très fortement amélioré les conditions de travail et de vie des travailleurs : triplement des salaires, même si, petit à petit, un fossé est apparu entre la direction et la base. La notion de contrôle ouvrier est encore bien floue. Ce profond renouveau est fragile (quid d’un après Chavez charismatique ?), d’autant que la bourgeoisie a les moyens de s’approprier et de galvauder le nouveau récit participatif.

Le chapitre consacré au Brésil s’intéresse plus particulièrement à la Commune du 17 avril 2010 quand des citoyens urbains et ruraux ont réquisitionné 500 hectares de terre en zone urbaine qui n’attendaient que leur mise en valeur. 400 familles ont alors pallié l’inertie des pouvoirs publics. Les communes sont devenues des lieux de sociabilisation, d’éducation populaire et militante. Le fonctionnement en coopératives a permis de se soustraire aux rapports de production capitalistes. En tout, plus de 20 millions d’hectares ont été expropriés.

En Équateur, où fut forgé le concept de bien vivir, l’initiative gouvernemental Yasuni-ITT vise à laisser 20% des réserves de pétrole sous terre, en échange d’une contribution financière équivalente à 50% de ce que l’État pourrait gagner s’il exploitait ces réserves. Le bien vivre est une critique radicale de la société de consommation et du productivisme qui soumettent les individus à des besoins illusoires mais aussi la nature à l’homme afin d’exploiter indéfiniment des ressources.

En Uruguay (dont le président est « le plus pauvre du monde » et qui ne s’est pas rendu à l’intronisation du pape François parce que son pays est laïque), l’expérience de construction de logements par aide mutuelle est désormais une référence mondiale.

Reste le combat des femmes, en particulier au Mexique. Il est plus facile de créer une coopérative ouvrière que de combattre la violence masculine.

Un livre roboratif, jamais béat.


http://www.legrandsoir.info/ameriques-latines-emancipations-en-construction.html

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