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Jean-Paul II, Benoit XVI et François : folie médiatique ?

Isabelle Padula, 2 avril 2013

Après le scandale des commandites, l’affaire Fillion-Chiasson et la grève étudiante, s’est déclaré l’événement qui allait être omniprésent dans les médias québécois au printemps 2005 : le décès du pape Jean-Paul II. En 2013, c’est au tour de la commission Charbonneau, de l’affaire Magnotta et même des victoires et des défaites du Canadien d’être éclipsées par l’annonce du départ de Benoit XVI, les préparatifs du conclave et l’identité du nouveau pape. Que penser de cette effervescence médiatique ? Les médias en ont-ils trop fait ? Les journalistes étaient-ils bien outillés ? Exception faite de ce tsunami papal, à quel type d’information religieuse a-t-on accès dans nos médias ? Jean-Claude Breton, Réjeanne Martin et Francine Pâquet ont accepté de se prononcer sur le sujet.

Jean-Claude Breton est actuellement doyen de la faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal. Depuis l’annonce du départ de Benoit XVI, il a parlé à une dizaine de journalistes. Dans le lot, il considère que moins du tiers étaient vraiment compétents en matière religieuse tandis qu’un autre tiers n’arrivait pas à comprendre les informations fournies. Selon monsieur Breton, il manque une culture religieuse de base chez ces journalistes qui étaient pourtant mandatés pour couvrir cette actualité.

Francine Pâquet, théologienne, avance une piste d’explications. « Je crois que peu de journalistes ont une formation théologique ou encore une formation sur l’histoire des religions. Ainsi, en entrevue, ils sont plus ou moins bien outillés pour relancer le débat ou aller au fond des questions », soutient-elle.

Quelle a été la place accordée aux autorités ecclésiales, aux femmes, aux théologiens, aux agentes de pastorale, aux curés-vedettes ou encore aux croyants ? À qui les médias donnent-ils la parole lorsqu’il est question de commenter des événements religieux ?

Un monde d’hommes

« Si on parle de l’Église catholique, on entendra des évêques, des prêtres et parfois une sommité universitaire. Mais il y a peu de temps, il y avait plus de femmes à la faculté théologique de l’Université de Montréal que d’hommes et dans certains diocèses, il y avait plus de femmes détenant une maîtrise ou un doctorat en théologie que de prêtres. Pourtant, nous entendons rarement leurs analyses dans nos médias », remarque Francine Pâquet. Cette dernière est actuellement formatrice dans un centre de détention pour femmes et connait le milieu ecclésial pour y avoir œuvré pendant une trentaine d’années.

Selon Réjeanne Martin, qui se définit comme une religieuse assoiffée de vérité plus que de condamnation, l’opinion publique québécoise n’a pas l’opportunité d’entendre un apport théologique autre que celui de l’autorité ecclésiastique lorsqu’il est question d’actualité religieuse. Elle suggère d’ailleurs un site d’information méconnu qui promeut la liberté de pensée et de parole dans l’église catholique soit le Réseau des forums André-Naud, ainsi que la revue Relations qui est publiée par le Centre justice et foi, un centre d’analyse sociale fondé par les Jésuites du Québec.

Un traitement sensationnaliste de l’actualité religieuse

Peut-on dire que l’information religieuse québécoise est davantage spectaculaire qu’analytique ? « S’il y a peu de journalistes détenant une formation dans le domaine, il est évident que l’analyse ne pourra pas être poussée. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est de l’information spectacle, mais si on connaissait un peu mieux l’histoire de l’Église et sa contradiction souvent avec l’Évangile, on pourrait apporter des arguments différents », exprime Francine Pâquet.

Pour Jean-Claude Breton, une preuve convaincante qui démontre que le spectacle et le sensationnalisme sont à l’avant-plan dans les médias québécois est la baisse d’intérêt presque instantanée au lendemain de la « défaite » du cardinal Ouellet. « On avait mis le paquet tant que l’un des nôtres pouvait gagner, ensuite, on a fermé rapidement les livres », déplore monsieur Breton.

Un Québec qui oublie son histoire religieuse

L’actualité religieuse au Québec est-elle majoritairement confinée au départ ou à l’arrivée d’un nouveau pape ? Quelles autres significations pourrait avoir le religieux dans l’espace public québécois ?

M. Breton fait le pari qu’en faisant le deuil de leur lecture « exagérément » noire du passé du Québec, les journalistes verraient l’importance de s’occuper du religieux dans l’espace médiatique, ainsi que ses différentes significations. « Quand on le fait actuellement, on camoufle cela sous les vocables de spiritualité ou de culture », constate-t-il. Les préoccupations spirituelles des individus et les pratiques culturelles des groupes ethniques sont largement acceptées, « mais on ne veut pas reconnaître, ou difficilement, que cela vient du fond religieux. Les médias identifient quelques porte-parole, toujours les mêmes et ne se soucient pas d’explorer la vie réelle des communautés », conclut le doyen.

Réjeanne Martin avance qu’on ne se rend pas compte que les valeurs fondamentales inscrites dans la Charte internationale des droits de l’homme sont identiques aux valeurs de l’Évangile. Pourquoi ? « Ces valeurs sont parfois trahies hélas, par les religions elles-mêmes quand elles deviennent doctrinaires dans leur enseignement sur certains sujets », propose-t-elle comme piste d’explication.

« Peut-être aussi, avance Francine Pâquet, parce qu’au Québec nous avons oublié l’implication des communautés religieuses. Nous associons religieux et ecclésial et nous voulons nous en dissocier. Les racines catholiques et les valeurs qui sont à la base de plusieurs mouvements sociaux sont méconnues par la société et par les médias. »

Francine Pâquet relève qu’actuellement plusieurs initiatives d’aide apportée aux ex-détenus, aux sans-abris, aux sidéens ou aux immigrants sont soutenues par des communautés religieuses. Les médias en parlent très peu. « Pourtant, ces croyants impliqués mais éloignés de l’Église officielle pourraient, par leur liberté de parole, apporter un regard différent sur la place de l’Église dans notre société et permettre de se réapproprier notre histoire et nos origines. Ce serait un magnifique défi pour la génération montante », croit-elle.

Une analyse nécessaire

Peut-on penser que si les croyants d’appartenance chrétienne, qui ne sont pas des représentants officiels, avaient accès aux journalistes, le public s’en trouverait mieux informé ? Se peut-il que les voix progressistes dans l’Église ne sachent pas comment se faire entendre ou encore n’osent pas se prononcer ? Les propos de Jean-Claude Breton, Réjeanne Martin et Francine Pâquet démontrent bien que l’analyse de l’actualité religieuse est indispensable pour en apprendre davantage sur les réalités complexes de l’Église et pour mieux saisir les relations entre la foi, les médias et la société québécoise.


Crédit photo : Flickr / Catholic Church (England and Wales)