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Être féministe et chrétienne au Québec : incompatible ?

Karine Pontbriand, 2 avril 2013

Malgré le fait qu’en 2013 l’Église catholique reçoive plus que jamais des critiques virulentes à l’égard de son traditionalisme patriarcal et de sa condamnation en bloc de l’avortement, de la contraception et de l’homosexualité, il demeure qu’environ la moitié des fidèles sont des femmes. Au Québec, où la majorité de la société prône l’égalité entre les hommes et les femmes, il semble dès lors presqu’inconcevable que des Québécoises soient « consciemment » chrétiennes, et que ces croyantes puissent militer en faveur du droit des femmes et de l’amélioration de la condition féminine.

Or, il existe à travers le monde de nombreux organismes, associations, réseaux ou collectifs à la fois catholiques et féministes, dont l’objectif est de promouvoir l’égalité des femmes, au sein de l’Église comme dans la société. « Pour moi, ça va de soi. Ça se comprend de manière empirique » affirme Denise Couture, théologienne et membre du collectif féministe L’autre Parole. « Comment autant de gens, provenant de cultures et de milieux aussi différents, pourraient partager les mêmes valeurs, et surtout celles du Vatican ? », questionne-t-elle.

Depuis 1976, L’autre Parole publie une revue mensuelle qui traite de la place des femmes dans l’Église. Il s’agit de la plus ancienne revue féministe du Québec. Même après 37 ans d’existence, la revue exploite encore des sujets actuels ; comme quoi le mouvement féministe chrétien ne s’est toujours pas affaibli.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Selon Mme Couture, l’Église connaît une crise profonde. Il existe une importante scission entre le Vatican et les fidèles. « Les femmes sont complètement exclues de l’Église, qui commet un véritable apartheid des femmes. L’Église de Rome pratique la séparation et l’exclusion, et le problème c’est qu’elle impose sa vision à tous », soutient-elle.

Ce point de vue est également partagé par le réseau québécois Femmes et Ministères, qui œuvre depuis 1982 afin que les femmes puissent occuper les mêmes postes que les hommes dans l’Église catholique. « Il faut que l’institution de l’Église change. À l’intérieur de l’institution, aucune femme n’a accès aux prises de décision, alors qu’elles devraient pouvoir exercer des fonctions importantes dans l’Église », affirme Pauline Jacob, membre du réseau et théologienne dont la thèse de doctorat portait sur l’ordination des femmes, le principal cheval de bataille de Femmes et Ministères.

Des croyantes en phase avec leur société

« Au Québec, les femmes ne sont plus habituées à ne pas avoir accès aux prises de décision », souligne Pauline Jacob. Il est donc d’autant plus inconcevable pour les catholiques québécoises de constater que la place des femmes dans l’Église soit aussi restreinte. Il semble d’ailleurs que l’Église au Québec se montre assez ouverte et progressiste. Le problème, selon Mme Jacob, c’est que les évêques suivent à la lettre le dictat de Rome. Tant que le Vatican ne changera pas de position, il y a peu ou pas de chance que les femmes obtiennent l’égalité au sein de l’Église.

Sur le plan des luttes sociales également, certaines féministes catholiques se positionnent catégoriquement en faveur de principes de liberté comme le droit à l’avortement, surtout dans les pays du Nord. « Nombre de fidèles sont des femmes ayant grandi en Occident, avec les valeurs associées à la société dans laquelle elles ont grandi. Personnellement, je suis avant tout Québécoise et féministe, puis catholique », affirme Mme Couture. « Une très grande majorité de Québécois est en faveur de l’avortement et de la contraception, des principes considérés comme acquis ici. Je fais partie de ma société, donc j’ai toujours été pour l’avortement », ajoute-t-elle.

Là où le bât blesse, c’est au niveau de la perception qu’ont certains acteurs sociaux des mouvements chrétiens. Au Québec, les féministes catholiques évoluent dans un climat plutôt antireligieux, et elles sont confrontées à d’énormes préjugés envers la religion. « Il faut que les gens cessent de dire aux féministes catholiques de sortir de l’Église. On ne demande pas aux femmes de sortir du domaine de la politique, alors qu’on le demande pour le domaine de la foi », déplore Mme Couture. « Mais j’embête beaucoup plus le Vatican en demeurant catholique ! »

Une aisance sur le terrain théologique

Le débat semble donc s’articuler autour de la question du Vatican. L’arrivée du pape François peut-elle être perçue comme un espoir pour les féministes catholiques ? Selon Marie-Andrée Roy, docteure en sociologie et vice-doyenne à la recherche de la Faculté des sciences humaines de l’Université du Québec à Montréal, le pape va incarner un changement en ce qu’il sera davantage proche des gens. Mais il ne prendra pas la mesure politique de sa vision religieuse. « Je crois que ça ne bougera pas. En ce qui a trait à la morale sexuelle, il n’y aura pas de changement », explique la sociologue qui croit que le pape François ne contestera ni le système hiérarchique, ni le principe du sacerdoce (selon lequel les prêtres sont obligatoirement des hommes).

Finalement, les féministes catholiques sont peut-être les mieux placées pour combattre les préjugés véhiculés par les fondamentalistes. « Les croyantes sont plus outillées pour combattre d’autres croyants », affirme Mme Roy. En produisant des études théologiques basées sur des arguments évangéliques, les théologiennes réussissent à déconstruire les positions conservatrices de Rome, ancrées dans une lecture unique des textes bibliques. « L’Église est sexiste, même si elle ne veut pas le reconnaître. Nous luttons de l’intérieur », affirme justement Pauline Jacob.

Quant aux luttes sociales, les féministes chrétiennes espèrent une plus grande solidarité entre les différents mouvements. « Il faut que tous les acteurs sociaux se réunissent pour dénoncer la discrimination faite par le Vatican. Il importe que tout le monde comprenne que les positions du Vatican ont un impact réel sur la ségrégation faite aux femmes, et que le meilleur moyen de changer les choses est de créer un grand mouvement », affirme Denise Couture. Le défi des féministes chrétiennes, en 2013, est donc de parvenir à créer des solidarités transversales.


Crédit Photo : Marie-Andrée Roy
Légende : La Bienheureuse Ludovica Albertoni, sculptée par Le Bernin en 1674. La statue se trouve à l’Église San Francesco a Ripa, à Rome, en Italie.