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 Syrie : quelle aide pour quelle autodétermination ?

18 mars 2013

La souffrance et la désolation du peuple syrien sont au-delà de tout ce qui pouvait être imaginé lorsque le début d’un soulèvement pacifique a commencé en mars 2011. En réalité, dès janvier 2011, des petites manifestations ont eu lieu à Damas et ont été fortement réprimées.

Les avancées récentes, relatives, des forces rebelles armées leur ont permis d’acquérir sur le dos de l’armée syrienne un armement un peu plus efficace. Il limite, dans certaines régions, les attaques par hélicoptères et par avions. Néanmoins, les derniers rapports de médecins syriens montrent que les hôpitaux d’urgence de campagne, disposant de très peu de moyens, restent des cibles systématiques de l’aviation syrienne. Le pourcentage de médecins tués par rapport aux différents secteurs de la population est le plus élevé. Cela suffit à caractériser la nature profonde de ce régime dictatorial.

Le récit d’aujourd’hui même fait par une habitante d’un village est le suivant : « Notre village a été détruit, ma maison a été détruite, je suis partie avec mes enfants pour rejoindre la Turquie. Nous n’avons pas pu entrer. J’ai alors cherché de l’aide dans ce camp Azaz qui est proche de la frontière turque. » Le responsable de ce camp qui recueille plus de 1700 familles, membre du Croissant-Rouge syrien, indique au reporter Omar Ouahmane que « tout a été fait par le régime syrien pour que le Croissant-Rouge [lié au pouvoir] ne dispose pas des moyens pour établir ce camp ». Résultat : le responsable du camp a été traîné en justice pour avoir dit la vérité et avoir dénoncé, sur une chaîne de télévision étrangère, le bombardement d’un autre camp de réfugiés. On a là un extrait de la tragédie vécue par la population syrienne.

Les affirmations du président français François Hollande et du premier ministre britannique David Cameron ayant trait à la livraison, possible, d’armes antichars et antiaériennes aux forces rebelles luttant contre la dictature du régime de Bachar el-Assad doivent être comprises par rapport à leur objectif réel. Ce dernier a été explicité par l’ambassadeur de France pour la Syrie – car la France a rompu ses relations diplomatiques avec le régime – Eric Chevalier ce 15 mars 2013.

La crainte des diverses puissances occidentales est de devoir faire face à une implosion de l’Etat syrien et à une situation dite chaotique dans une région stratégique pour elles, non seulement à cause du pétrole, mais par sa position charnière avec des pays comme l’Iran, Israël, etc.

L’obsession des divers pays impérialistes est d’éviter une répétition de la situation en Irak lors de la guerre placée sous le leadership de George W. Bush, du vice-président Dick Cheney (directement lié à l’entreprise dite parapétrolière Halliburton) et du secrétaire d’Etat à la Défense Donald Rumsfeld. La politique consistant à démanteler quasi totalement l’Etat baassiste de Saddam Hussein, son administration, le parti unique aux mains du dictateur a abouti à une situation chaotique, incontrôlable aussi bien au plan social et politique qu’économique. Elle a ouvert un champ de batailles permanentes entre de multiples fractions politico-confessionnelles. Ce qui a mis largement en question le but d’une récupération et d’un élargissement de la captation des ressources pétrolières. Cela à l’exception du Kurdistan irakien protégé et contrôlé par les deux clans Talabani et Barzani qui vivent de la rente pétrolière régionale (exportation par le biais de la Turquie).

Une répétition du scénario irakien – qui a conduit à une défaite de l’impérialisme américain au-delà de « toutes les espérances » – doit être absolument évitée du point de vue des intérêts des diverses puissances impérialistes, entre autres les deux anciens pouvoirs coloniaux, français et anglais, qui se sont partagé la région après la Première Guerre mondiale.

Dès lors, les déclarations concernant la livraison d’armes à l’état-major conjoint de l’Armée syrienne libre – comme l’a souligné l’ambassadeur Eric Chevalier ce vendredi 15 mars – traduisent le souci de mettre en œuvre une transition plus ou moins contrôlée au moment où l’implosion du régime est à l’ordre du jour. Selon ses propres paroles, ces livraisons, pas immédiates, doivent « empêcher que la situation ne parte en chaos désorganisé ». En effet, le dirigeant libanais druze Walid Joumblatt s’est entretenu longtemps, avec Hikmat Chehabi, l’ancien chef d’état-major syrien sous Hafez el-Assad, quelques jours avant son décès, le 5 mars 2013. Ce dernier, selon Joumblatt, lui avait indiqué : « Bachar el-Assad est fou et va conduire à la destruction du pays. » L’expérience depuis deux ans démontre que cette affirmation contient beaucoup plus qu’un grain de vérité, indépendamment du jeu politique libanais de Joumblatt.

Les affirmations ayant trait à la livraison d’armes antichars et antiaériennes doivent exercer une pression sur un secteur de l’armée syrienne et de l’Etat syrien afin que puisse s’ouvrir une négociation politico-militaire, placée sous la houlette des dirigeants des pays impérialistes. Et, en marchant sur cette brisée, trouver une solution de transition plus ou moins ordonnée évitant une crise syrienne analogue à celle de l’Irak. Ce d’autant plus qu’un « acteur » régional, Israël, pourrait intervenir, prétextant du danger du Hezbollah et d’un possible accaparement par ce dernier du stock d’armes chimiques du régime dictatorial d’Assad. En outre, le renforcement militaire des troupes contrôlées par l’état-major conjoint de l’Armée syrienne libre pourrait devenir, étant donné le vacillement du régime d’Assad, un argument pour introduire la Russie dans des négociations, tout en lui assurant le débouché sur la Méditerranée qu’elle possède avec ses droits de transit et de ravitaillement dans le port de Tartous. Le départ organisé par Poutine de centaines de familles russes depuis un mois est certainement un élément annonçant la possibilité d’une insertion du régime russe dans des négociations.

Qu’il faille donner des armes antichars et antiaériennes à ceux qui se défendent contre une armée assassine et ses forces paramilitaires criminelles chabiha, cela découle d’une exigence politique et morale envers un peuple qui se soulève contre une dictature. Mais cette aide doit être faite en coordination réelle avec tous les comités locaux civils qui organisent, sous diverses formes, la survie de la population. Cette aide ne peut et ne doit être un moyen de mettre en question le droit à l’autodétermination du peuple syrien et de ses composantes. La situation qui surgirait suite au renversement du régime d’Assad ne doit pas être kidnappée par les forces qui ont déjà, par le passé, colonisé ce pays. En outre, l’ampleur de la crise humanitaire sans précédent (camps de réfugiés, déplacements de populations, destructions d’infrastructures sanitaires et de logements, pénurie extrême de nourriture, etc.) exige une aide réelle et effective de la dite communauté internationale. Il ne suffit pas de filmer des enfants affamés et frigorifiés pour se donner une apparence « d’âme charitable ». Les pays qui parlent d’une livraison d’armes se doivent d’augmenter massivement l’aide humanitaire. Mais il ne faut pas oublier qu’Hollande et Cameron, chacun à sa façon, appliquent des programmes d’austérité dans leur propre pays qui frappent la santé publique et le système d’éducation. Il y a peut-être un lien entre la chiche aide humanitaire et les coupes drastiques dans les divers registres de la sécurité sociale en France, en Angleterre et ailleurs.

Une solidarité plus active et massive avec la population syrienne est conjointe avec une bataille solidaire européenne contre les politiques de paupérisation en Europe, ainsi que la bataille pour les droits des immigré·e·s et la démystification d’une islamophobie servant les intérêts fonctionnels des classes dominantes des pays impérialistes. (15 mars 2013)


Voir en ligne : Publié sur Alencontre


Texte diffusé lors de la manifestation internationale en solidarité avec le peuple syrien, à Genève, le 15 mars 2013, à l’occasion du deuxième anniversaire du début de la révolution syrienne.