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Syrie : l’Occident retire ses billes

Robert Fisk, 6 mars 2013

On sent de la trahison dans l’air. Parce que - soyons francs à ce propos - quelque chose va très mal avec le récit de la guerre de Syrie. Nos seigneurs et maîtres occidentaux - aussi indignes de confiance aujourd’hui qu’ils l’étaient, quand ils ont vendu la Pologne à Staline, à Yalta - ont commencé à parler un peu moins de leur désir de faire disparaître Bachar al-Assad et beaucoup plus de leur crainte d’une présence corrosive d’al-Qaïda, au sein des forces rebelles.

La tragédie syrienne s’aggravant, notre politique occidentale si morale, à l’égard des damnés de cette guerre atroce, s’est transformée en trahison.

Oubliez Rome cette semaine et notre « promesse » - j’adore ce terme honteusement utilisé par les agences de presse - « de rendre plus fort (sic) le peuple syrien » et de soutenir le « commandement militaire suprême » (qui n’existe pas) de l’Armée syrienne libre avec des pansements et des postes de radio.

Toute l’histoire a commencé, je pense, il y a, exactement, un an, lorsque la Clinton - heureusement maintenant absente dans l’élaboration des politiques américaines, au moins jusqu’aux prochaines élections présidentielles - fit une étonnante déclaration à la télévision CBS à Rabat. Parlant du refus des Syriens de Damas et d’Alep de se joindre à l’insurrection contre Assad, elle a demandé (faisant apparemment allusion à une récente déclaration d’Ayman al-Zawahiri, le successeur de Ben Laden dans al-Qaïda, où il disait soutenir l’opposition syrienne) : « Sommes-nous en train de soutenir al-Qaïda en Syrie ? Sommes-nous en train de soutenir le Hamas en Syrie ? »

Duplicité

Infiniment plus terrible était la version pitoyable de lord Palmerston [homme politique britannique du 19e siècle] déguisé maintenant en notre ministre des Affaires étrangères [Hague] et qui - juste avant son arrivée à Beyrouth après avoir reniflé de possibles gisements de pétrole au large de la côte libanaise, a prononcé un discours au Royal United Services Institute, qui puait positivement la duplicité post-Potsdam [accord de juillet 1945, entre les pays vainqueurs de la seconde guerre mondiale].

Tout en affirmant que la Grande-Bretagne n’avait pas perdu la foi dans les révolutions arabes - Churchill en avait dit autant sur sa fidélité à la Pologne après avoir remis le pays à Staline - William Hague, a déclaré que la Syrie était l’exemple le plus grave d’une révolte pouvant être « détournée » par certains militants. Le pays, selon lui, était « la destination n ° 1 pour les djihadistes partout dans le monde aujourd’hui ».

Incroyable. Cela aurait presque pu être un discours de Bachar al-Assad, lui-même, qui n’a cessé de répéter cela depuis près de deux ans à propos des « terroristes d’Al-Qaïda » en Syrie. Même en mettant de côté le fait que le Mali était censé avoir pris le rôle de « centre de la terreur », moins de deux mois auparavant, il s’agissait d’une incroyable déclaration faite par un Hague totalement pitoyable.

Il broda alors sur des extrémistes en Syrie venus du Royaume-Uni et d’autres pays européens, puis il ajouta : « Ils ne peuvent pas constituer une menace pour nous quand ils sont en Syrie, mais s’ils survivent, certains peuvent rentrer idéologiquement endurcis, avec l’expérience des armes et des explosifs. Plus le conflit se poursuivra (en Syrie), plus ce danger sera grand ».

Donc, j’imagine, nous allons laisser cette guerre aller jusqu’à sa fin. Sinon, pourquoi Haye et Lavrov parleraient-ils maintenant de « dialogue » entre les rebelles et le régime ? Mais les rapports les plus récents venus du territoire syrien tenu par les rebelles, parlent, en effet, de pillages, d’enlèvements et de meurtres sectaires, de rançons et de châtiments. Un rapport d’Atme - une base rebelle sur la frontière avec la Turquie - parle d’une « belle » révolte aujourd’hui entachée par la corruption. « La vraie révolution en Syrie est terminée. Nous avons été trahis », explique Abou Mohamed (présenté par l’Agence France-Presse, comme un « chef rebelle respecté »). Même à partir de zones tenues par le gouvernement de Damas, il y a d’innombrables prises d’otages à la fois pour de l’argent et pour des revendications politiques.

L’injection des combattants de Jabhat al-Nusra et d’autres proto-djihadistes a édulcoré à tel point la nature laïque du combat que les affirmations initiales d’Assad, selon quoi c’était al-Qaïda l’ennemi du régime, commencent à sembler terriblement vrai. Il y a eu des combats entre l’armée syrienne libre et ceux d’al-Nusra, et même entre les propres commandos d’al-Nusra.

L’Occident fait retraite

Les journalistes arabes qui détestent Assad sont trop conscients de cela, d’autant que les combattants d’al-Nusra ont apparemment revendiqué la responsabilité d’une voiture piégée à Salamieh qui a tué des dizaines de civils. « Ce mouvement, avec ses méthodes terroristes criminelles et son patriotisme douteux, ne doit pas être admis à l’intérieur de la révolution », écrit Hazem Saghieh dans Al-Hayat. « Il ferme les portes aux nations étrangères qui pourraient aider la révolution. Il détourne de la révolution les minorités syriennes - alaouites, kurdes, druzes, chrétiens, et ismaeli - ainsi que les sunnites qui croient en un État civil ». Trop juste.

Goran Tomasevic, un photographe primé de Reuters, a diffusé une brillante série de photos de Damas la semaine dernière. « Les combattants rebelles à Damas sont disciplinés, habiles et courageux », écrit-il. « Je les ai vus ... monter des attaques massives et complexes, gérer la logistique, traiter leurs blessés - et mourir devant mes yeux. Mais les soldats du Président Bashar Assad, de l’autre côté sont aussi précis et courageux. Et beaucoup mieux armés »
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Et nous y voilà. Chacun des deux côtés pense qu’il peut l’emporter - si la guerre continue. Mais l’Occident est en train de retirer ses billes. Oubliez le soutien aux rebelles. Même le falot Obama a résisté à ses généraux et leur a interdit d’armer les bons/mauvais. Attendez-vous maintenant à une sorte de bêlement du genre Yalta pour des pourparlers entre Assad et ses ennemis. « Alors, si terrible est le bain de sang que même notre Assad si haï, devra s’assoir à la table », ne serait-ce que pour servir de modèle pour Palmerston-Hague ?

Et au risque d’être démenti d’ici quelques semaines, seulement, je dois ajouter un addendum. Je suis tombé, la semaine dernière, sur une amie, à Beyrouth, férocement, anti-Assad. « Il se pourrait bien qu’il survive », m’a-t-elle dit. En effet.

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