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Élections en Équateur

Victoire totale de Correa

Thomas Chiasson-LeBel, 5 mars 2013

À l’élection présidentielle du 17 février dernier, le candidat à sa propre réélection et leader de la révolution citoyenne, Rafael Correa, a remporté une très forte victoire dès le premier tour. Les résultats finaux lui donnent 57,79 % des votes. Au niveau législatif, bien que les résultats définitifs ne soient pas encore connus, on peut s’attendre à ce que son mouvement, Alianza PAIS, domine l’assemblée avec plus des deux tiers des sièges. Quelques commentaires sur la victoire.

La victoire de Rafael Correa annonce le renforcement du projet postnéolibéral pour l’Équateur et le sous-continent sud-américain. Élu pour la première fois en 2006, Correa s’est empressé de convoquer une assemblée constituante, d’y faire élire une majorité de ses partisans, et de faire pression pour qu’une nouvelle constitution soit rapidement rédigée. Celle-ci fut ensuite avalisée par référendum, reproduisant en quelque sorte la formule de transformation institutionnelle empruntée par Chávez à la fin des années 1990. La nouvelle constitution prétend à un nouveau modèle de développement qui ne vise pas la seule croissance pour elle-même, mais la réalisation du bien vivre (buen vivir – sumak kawsay) des citoyens.

Ces premières démarches de Correa sont aussi le début de ce qu’il a baptisé la révolution citoyenne. Celle-ci consiste essentiellement en une récupération de l’État contre les mesures néolibérales qui l’avaient affecté. Or, il faut se rappeler qu’en Équateur, les réformes néolibérales avaient suscité de fortes oppositions, notamment de la part des mouvements autochtones (dont la CONAIE). Le climat était tel qu’entre 1996 et 2006, aucun président élu n’est parvenu à terminer son mandat, tous ayant été renversés dans des contextes impliquant d’importantes mobilisations sociales.

En gagnant cette troisième élection (la première en 2006, et la seconde en 2009 pour confirmer les pouvoirs suite à l’adoption de la nouvelle constitution), Correa marque l’Histoire de son sceau, étant le premier depuis le milieu des années 1990 à terminer son mandat. Et plus qu’une simple victoire, il a augmenté son propre score en passant de 51,9 % des votes en 2009 à près de 58 %, et ce, après 6 ans au pouvoir. Plus encore, alors qu’il ne disposait pas d’une majorité législative (un peu plus de 40 % des sièges), voilà que son parti, si les résultats officiels le confirment, emporte 91 sièges sur 131, soit près de 70 %. Une telle situation lui permet de faire adopter des lois sans avoir à négocier avec qui que ce soit, et même d’amender la constitution de la même façon.

Un tel triomphe s’explique par de multiples facteurs. Mentionnons tout d’abord la politique générale du gouvernement. Correa a renégocié la dette extérieure pour n’en payer qu’une partie, a rouvert les contrats d’exploitation du pétrole et réformé l’impôt sur le revenu de façon à augmenter de façon importante le budget de l’État (passant de 25 % du PIB entre 2001 et 2006 à près de 40 % pendant l’ère Correa). Les sommes ont été utilisées en partie pour augmenter les programmes de transferts directs aux plus pauvres, ainsi que les services de santé et d’éducation. Une autre partie des sommes a été dirigée vers le développement d’infrastructures. Bref, l’économie roule bien, et les pauvres voient leur condition s’améliorer.

Mais cela n’a pas changé, comme le reconnaissait lui-même le président, la structure fondamentale de l’économie. Elle demeure fortement monopolisée par une poignée de cartels qui dominent la scène en engrangeant des profits croissants, tout en étant dépendante des matières premières. Or loin de s’éloigner de l’extractivisme, le gouvernement a également choisi d’appuyer le développement de l’exploitation minière à grande échelle, ce qui n’est pas sans susciter une certaine opposition des communautés affectées et des mouvements autochtones. Donc si la victoire de Correa est une bonne nouvelle pour le courant postnéolibéral du sous-continent, ce n’est pas une garantie qu’il s’éloignera de l’extractivisme et parviendra à modifier l’économie telle qu’il le prétend aujourd’hui.

Mais une telle victoire de Correa s’explique également par d’autres facteurs, notamment ceux de la campagne. D’une part, l’opposition était fractionnée devant un président qui demeurait très populaire, et elle n’a pas réussi à lancer de grands débats alors que Correa avait tout avantage à ne pas faire de vagues. À droite, la principale figure était celle de Guillermo Lasso. Banquier jusqu’à tout récemment et membre de l’Opus Dei, il se présentait avec le programme classique de la droite économique : baisse des impôts et du contrôle de l’État pour stimuler l’investissement national et international dans l’espoir que cela crée de l’emploi. Il promettait ainsi d’en créer 1 million. Il s’est ainsi positionné deuxième avec 22,3 % des voix.

À la lumière des résultats, il appert que l’hégémonie s’est déplacée, et le programme de libéralisation économique ne séduit pas, surtout venant de la part d’un banquier dans un pays où une crise bancaire à la fin des années 1990 a secoué l’économie du pays tout entier.

Mais, il n’était pas le seul à droite. Le magnat de la banane Alvaro Noboa, en était à sa cinquième campagne, un jeune candidat, Mauricio Rodas, forgeait ses premières armes, tandis que se présentait de nouveau Lucio Gutiérrez, l’ancien président chassé du pouvoir par des révoltes à Quito en 2005. Ensemble, ils ont grappillé près de 15 % des votes. Même en les additionnant à ceux pour Lasso, ces partis ne représentent pas une menace réelle, mais en demeurant fractionnés, ils ont probablement favorisé la forte victoire de Correa. En effet, selon une enquête de l’ONG Participación Ciudadana , ce dernier a joui d’une couverture médiatique bien plus importante que ses adversaires pendant la campagne, et ce, même dans plusieurs médias privés que Correa conspue régulièrement.

À gauche, la déception est venue du faible score d’Alberto Acosta, qui se présentait pour un parti cherchant à unifier les mouvements sociaux et certains partis historiquement de gauche, sous une même bannière politique : la Coordination plurinationale des gauches. Il n’a fait que 3,22 %.

Le résultat de cette élection indique une division de la scène politique en deux principaux camps : Correa regroupant du centre vers la gauche, et Lasso mobilisant à droite. Il y a là un changement puisque l’espace équatorien se divisait historiquement entre 5 et 6 formations politiques depuis le retour à la démocratie en 1979.

Au niveau législatif, la méthode de répartition des sièges des députés provinciaux (d’Hondt) a favorisé la forte majorité de Correa. Les différents partis de droite (Creo, PSC, Suma) cumulent une vingtaine de sièges, alors que la gauche, avec un faible score à la présidentielle, s’en tire avec 5 sièges, soit 4 de moins qu’au sein de l’assemblée précédente.

Pour le postnéolibéralisme dans le sous-continent, cette nouvelle victoire fracassante marque la continuité, et confirme une fois de plus que la cour arrière des États-Unis n’est plus. Mais une telle victoire peut aussi faire craindre les dérives. La promesse de modifier le modèle d’accumulation n’est pas encore réalisée, et les avancées dans le secteur minier sont bel et bien présentes. Celles-ci ont commandé la répression de plusieurs dirigeants locaux qui s’y opposaient. Avec un espace politique réduit à la gauche, il est à craindre que les concessions du nouveau gouvernement penchent de l’autre côté, sans que les mouvements sociaux, qui trouvent déjà peu d’interlocuteurs auprès du gouvernement actuel, en trouvent davantage au lendemain de la prise de pouvoir.


Thomas Chiasson-Lebel est membre du Conseil d’administration d’Alternatives