Journal des Alternatives Alternatives - Alternatives est une organisation de solidarité qui œuvre pour la justice et l’équité au Québec, au Canada et ailleurs dans le monde Page d'accueil du Journal des Alternatives

Partenaires

Femen ou la subversion « sexy »

Anne-Sophie, 2 mars 2013

On les nomme parfois les « amazones de Kiev », les « néo ou post-féministes » ou encore les « radicales nues ». Reconnues pour leurs coups d’éclats « topless » et leurs longs cheveux enguirlandés de fleurs, les militantes de FEMEN sont sur toutes les lèvres sans pourtant faire l’unanimité.

Chez les féministes, on y voit d’un côté l’agitation maladroite d’un féminisme sensationnaliste, contradictoire, aux tactiques usées ; de l’autre, on accueille avec enthousiasme ce qui se présente comme la quatrième vague féministe. Alors que le mouvement prend de l’ampleur – la formation a ouvert à l’automne un camp d’entraînement international à Paris et selon la porte-parole Inna Shevchenko, FEMEN compte maintenant des militantes dans plus de dix pays – posons un regard sur un sujet polarisant.

Pour la petite histoire, le groupe doit sa création à Anna Hutsol qui en est toujours la présidente. C’est en 2008 que les quelques membres de FEMEN lancent une première campagne de protestation à Kiev, en Ukraine, contre le trafic humain et le tourisme sexuel. Selon elles, il était temps d’insuffler à l’Ukraine, société androcentrée à plusieurs égards (cabinet ministériel entièrement masculin, obligation du mariage pesant sur les femmes), une bonne dose d’activisme féministe.

Fortes de leur popularité grandissante, les FEMEN n’ont cessé de ruer dans les brancards. Leurs motifs de révolte un peu fourre-tout les ont mené à manifester pour une panoplie de causes allant de la démocratie en Ukraine, au mouvement Occupy, au proxénétisme lors du Championnat d’Europe de football, à la corruption et aux condamnations médiatisées comme celle de l’iranienne Sakineh Ashtiani. Elles ont scié une croix en guise de soutien pour les Pussy Riot, se sont déguisées en soubrettes durant l’affaire DSK, se sont dévêtues en signe de protestation contre le port du hidjab par les athlètes des Jeux Olympiques de 2012. Plus récemment, elles ont essuyé les coups et la violence machiste des manifestants contre le mariage homosexuel à Paris.

Leurs tactiques sont elles aussi diverses : performances artistiques hautement scénarisées et glamour, déguisements satiriques, manifestations à demi-nues, occupations illégales et médiatisation massive ; le tout résumé en un néologisme de leur cru désignant leur mode d’action : le « sextrémisme ». Sur leur site officiel, on peut lire leurs principales revendications : « The goals of the organization is to shake women in Ukraine, making them socially active ; to organize in 2017 a women’s revolution. » Elles disent viser le patriarcat sous trois de ses formes, soit les dictatures, les religions et l’industrie du sexe.

FEMEN utilise la beauté féminine pour attirer l’attention et promouvoir ses revendications.

Les FEMEN justifient leurs méthodes en répétant qu’elles sont leur seule façon d’être entendues. En entrevue, Svechenko explique : « Au début, nous ne manifestions pas seins nus mais nous avons vite réalisé que nous devions faire quelque chose de vraiment radical. Partout, à la télévision ou dans les magazines vous voyez des filles qui posent nues pour vendre quelque chose. Nous essayons de dire : « Vous ne devriez pas vendre votre corps ; vous devriez l’utiliser pour protester et vous battre. » À l’obligation d’être nue, FEMEN rétorque « je suis libre d’être nue ! ». Leurs corps est une « arme politique », leurs seins un signe de transgression et de désobéissance. Coup de génie ?

Exhiber son corps afin de démasquer le sexisme.

Symboles de la féminité, de la maternité et de l’érotisme, les seins et la beauté des femmes sont utilisés à outrance par les publicitaires pour vendre une quantité étourdissante d’objets. FEMEN prétend resignifer les attributs féminins en les associant à la revendication politique. Avec le « sextrémisme », Anna Hutsol dit utiliser l’érotisme et la beauté de ses militantes pour créer une culture de pression politique en Ukraine qu’elle rêve d’étendre à la grandeur planétaire. C’est du même coup un moyen d’accuser l’exploitation du corps des femmes par les hommes et de se réapproprier son propre corps à des fins libertaires et politiques. À première vue, cette volonté de reprendre contrôle des représentations du corps féminin est louable. Des corps exhibés pour autre chose que de mousser la vente de café ou de sushis ? On aime !

La tactique de la nudité dans les mouvements de protestation peut tout de même laisser une impression de déjà-vu si elle ne devient pas tout simplement lassante. Qui n’a jamais roulé les yeux au ciel devant les campagnes similaires de PETA ? Savoir attirer l’attention est une chose, défaire les préjugés et favoriser le débat public en est une autre. C’est pourquoi certaines féministes désapprouvent l’ironie et les paradoxes que cultive FEMEN. Ce qui choque la féministe ukrainienne Maria Dmytrieva, c’est la discordance entre la forme et le contenu du groupe : en vue de dénoncer l’objectification sexuelle des femmes, FEMEN compte sur nul autre que l’objectification glamour de leurs propres corps. Selon Dmytrieva, FEMEN ne déconstruit pas le modèle patriarcal de féminité. Les activistes ne font que contenter le regard des médias férus de sexe, voire encourager la pornographisation de l’espace public et attirer finalement encore plus de touristes sexuels au pays. Leurs revendications s’évaporent-t-elles derrière l’écran divertissant de leurs corps de lolitas ? En acceptant de faire les « covergirls » de Playboy, les militantes de FEMEN risqueraient de jouer le jeu de leurs adversaires et de discréditer leur message féministe. En définitive, elles activeraient le préjugé maintes fois ressassé que les femmes n’ont d’autre pouvoir que celui qu’elles tirent de leurs corps érotisés.

Toutefois, la nudité comme forme de protestation n’est pas forcément pornographique ni inefficace. Elle peut être ludique et subversive. La tactique ne date pas d’hier et l’histoire récente nous en donne des exemples parlants. On peut penser à la blogueuse égyptienne Aliaa Magda Elmahdy, aux SlutWalk ou aux maNUfestations du printemps étudiant. Elle semble pourtant plus efficace lorsqu’elle coïncide avec les buts de la protestation. Si le rapport entre la cause et le moyen d’action n’est pas suffisamment clair, on risque de saboter la campagne. Lorsque les FEMEN se dévêtissent pour dénoncer à la fois la prolifération des bordels et la démocratie déficiente, la violence conjugale et la grippe porcine, la nudité a-t-elle encore un sens ? Instrumentalisée à tout propos, la nudité devient bancale, réduite à une marque publicitaire, emblématique d’un féminisme 2.0 circulant sur le marché des identités branchées et consommables. Pourtant FEMEN persiste et signe. Jamais on ne leur accorderait toute l’attention médiatique qu’elles ont maintenant sans qu’elles n’aient osé apparaître seins nus. Doit-on leur accorder le point de l’efficacité ? L’immense popularité de leur groupe ne dérougit pas. Mais dans tout ce charivari, on retient surtout une chose qui n’étonnera personne : on aime les féministes… surtout quand elles s’époumonent les seins à l’air.

Quels corps pour quelles causes ?

Enfin, il s’agit de savoir si l’exhibition du corps féminin peut servir la cause des femmes. Les FEMEN font le pari qu’elles arriveront à briser l’image de la femme-objet tout en affichant leur sexualité et leurs attributs féminins d’une façon somme toute assez conventionnelle, dans le style jarretelle et bottes de cuir. Quel type de corps féminin FEMEN met-il de l’avant ? À première vue, toutes les activistes entrent dans le canon de beauté occidental : elles sont jeunes, belles, minces, blanches et cisgenres. En revendiquant une nudité déjà normée d’avance, sans proposer de modèle alternatif de beauté, on est en droit de se poser la question suivante : font-elles preuve d’âgisme et de discrimination dans la sélection des militantes ?

Selon Shevchenko, toutes les femmes sont les bienvenues dans le mouvement en tant que partisanes, mais les besoins des manifestations publiques nécessitent un certain type de corps susceptible de capter l’attention des médias. Les FEMEN semblent vouloir délibérément promouvoir les standards de beauté stéréotypés, sans vraiment justifier pourquoi elles ne proposent aucune réflexion approfondie de ces standards qu’elles réactivent. Un bémol de cette critique pourrait être amené en considérant les efforts que fait FEMEN France sur la question de la différence des corps. Voir ici et ici.

Certaines accusations de la part de Hutsol et de Shevchenko à l’égard des féministes peuvent faire hausser les sourcils. Elles ont soutenu à maintes reprises que les féministes « classiques » n’étaient que de « vielles femmes moches trop sérieuses et intellectuelles » qui voulaient faire comme les hommes : ”Classical feminism is like an old sick lady that doesn’t work anymore. It’s stuck in the world of conferences and books. We have the same ideas as the classical feminists, what is different is the form of fight. We fight in a way that will attract young women to the ideology again. » Selon les FEMEN, l’avenir du féminisme passe donc par le renouvellement de son image en discontinuité avec les mouvements qui les ont précédées. Les féministes de toutes mouvances et de tous pays se rallieront-elles à cette vogue du féministe nu ? Un FEMEN sans frontières est-il envisageable ?

D’autres critiques pourraient être adressées à FEMEN, comme celles questionnant leur mépris catégorique du voile islamique, leurs revendications pêle-mêle, ou encore leur apparente ignorance de l’histoire du mouvement des femmes. Malgré leurs contradictions, il est pourtant difficile de rester indifférente à FEMEN. Leur énergique volonté de protestation est une dose d’air frais dans une époque où il n’est pas de bon ton de s’afficher féministe, encore moins de le crier haut et fort en petite tenue…à Kiev. Aussi, plusieurs femmes voient dans le mouvement une liberté nouvelle, jubilatoire. Il s’agit de la liberté de se rassembler pour manifester certes, mais aussi celle de déambuler avec assurance à demi-nue dans les rues sans crainte de se faire draguer ou insulter. Il est toutefois difficile de voir jusqu’ici comment elles parviendront, à coup de slogans mordants mais parfois douteux, et dans les limites de l’exhibition, à propulser la révolution féministe internationale qu’elles espèrent. À suivre.