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Enseignement de la langue seconde : la fuite en avant continue

Charles Castonguay et Frédéric Lacroix, 26 février 2013

La question de l’enseignement de l’anglais langue seconde au Québec fait couler beaucoup d’encre depuis des décennies. Le « parfait bilingue sans accent » est, tout particulièrement depuis l’ère Trudeau, un fantasme récurrent de l’imaginaire collectif québécois.

Après avoir tenté d’imposer l’enseignement de l’anglais en première année au début des années soixante-dix, le gouvernement de Robert Bourassa avait dû reculer devant les études scientifiques qui indiquaient que l’enseignement précoce des langues est moins efficace que l’enseignement plus tardif.

Le linguiste Gilles Bibeau écrivait en 1991 : « On ne peut pas dire, bien sûr, qu’il y ait du mal à commencer l’anglais au premier cycle du primaire, si on ne considère pas le temps qui pourrait être consacré à autre chose. Peut-être, cependant, donne-t-on alors aux enfants une assurance excessive sur la nécessité immédiate de l’anglais, au détriment du français : question de valeur culturelle. »

Quelque vingt ans plus tard, le Parti québécois imposait néanmoins l’enseignement de l’anglais en troisième année du primaire en 2001. En 2006, le Parti libéral revenait à la charge en imposant l’anglais en première année.

Mais les choses n’allaient pas en rester là. La chef du Parti québécois indiquait en 2008 son souhait d’implanter l’enseignement « intensif » de l’anglais au primaire, et d’enseigner en anglais une partie des matières de base telle l’histoire et la géographie.

Une âme charitable s’est chargée de rappeler à l’ancienne ministre de l’Éducation que l’immersion en anglais était interdite par la Loi sur l’instruction publique et que seuls les cours d’anglais pouvaient être enseignés en anglais dans les écoles françaises.

Une nouvelle brèche venait néanmoins de s’ouvrir. Profitant du momentum, Jean Charest a annoncé en 2011 l’implantation d’une « mesure » d’anglais intensif en sixième année, qui consisterait en cinq mois de cours d’anglais à l’exclusion de l’ensemble des autres matières et qui serait obligatoire pour tous les petits francophones – et allophones – de l’école française québécoise.

Cette mesure ne se cantonne cependant pas à l’école et comporte un volet à mettre en place à la maison : « Parlez à vos enfants en anglais, écoutez des films et de la musique en anglais, etc. », recommande le MELS dans sa revue Vie pédagogique. Passons enfin sur l’imposition récente d’un examen d’anglais pour obtenir le diplôme d’études collégiales ainsi que de cours d’anglais obligatoires dans de nombreux programmes universitaires.

Depuis une dizaine d’années, la place de l’anglais dans notre système d’enseignement a augmenté radicalement. Malgré cela, à l’heure actuelle, l’implantation de la mesure d’anglais intensif se poursuit.

Les raisons avancées pour aller de l’avant reposent sur des idées toutes faites, tantôt fausses (« plus c’est tôt, mieux c’est »), tantôt douteuses (« les cours d’anglais actuels sont insuffisants »). Surtout, la poussée de l’anglais se déroule en l’absence totale de débat de société.

Les mesures objectives que nous possédons, soit les examens du MELS et les données de recensement, nous indiquent que les francophones ont des résultats en anglais qui sont supérieurs à ceux obtenus en français et qu’ils performent mieux en anglais que les anglophones en français.

Nous savons aussi que le pourcentage de bilingues chez les francophones à Montréal dépasse le pourcentage de bilingues chez les anglophones.

Les recensements nous indiquent aussi que la maîtrise de l’anglais est en augmentation constante chez les jeunes francophones.

Bref, entre le discours et la réalité, il semble y avoir une marge importante. Avant de continuer tête baissée à chambouler notre système d’éducation pour y faire entrer toujours plus d’anglais (et éjecter des matières de base), ne serait-il pas temps de dresser un état des lieux objectif et scientifique ?

Quel a été, notamment, l’effet de l’introduction de l’anglais en première année ? Nous l’ignorons. Quels sont les effets du programme d’anglais intensif, incluant les effets sur l’orientation linguistique des francophones et des allophones ?

Il est surprenant d’apprendre que le MELS ne dispose d’aucune étude scientifique sur ce programme. Les « études » dont fait état le MELS sont soit non pertinentes, soit réalisées avec un échantillon trop faible pour en tirer des conclusions statistiquement valables, soit entachées de graves lacunes méthodologiques. On note aussi que des profs d’anglais ont participé à plusieurs études, ce qui ne rassure pas quant à l’objectivité des conclusions.

Aux dernières nouvelles, le PQ s’apprêterait à poursuivre le déploiement de l’anglais intensif afin de « renforcer l’apprentissage de l’anglais » en ajoutant un nouvel objectif pédagogique au secondaire. Les finissants devraient dorénavant pouvoir s’exprimer en anglais et se faire comprendre par un locuteur anglophone avec « aisance, spontanéité et assurance ». Au moins la ministre s’est-elle abstenue de prescrire aussi « sans accent ».

Ce nouvel objectif, non encore officiel, a été formulé après « consultation » avec divers intervenants triés sur le volet et derrière des portes closes. Est-ce tolérable que des lobbys financés par Ottawa, dont la SPEAQ (Société pour la promotion de l’enseignement de l’anglais langue seconde au Québec), semblent disposer d’un accès privilégié et illimité aux plus hauts échelons du MELS et à la Fédération des comités de parents (FCPQ), au point où le MELS et la FCPQ distribuent un « Guide d’implantation de l’anglais intensif » rédigé par la SPEAQ ?

Plus largement, souhaitons-nous réellement que chaque jeune francophone et allophone puisse parler anglais avec un niveau d’aisance aussi poussé ? Est-ce souhaitable et nécessaire ?

Préférerions-nous plutôt un bilinguisme centré sur la compréhension de textes ou la compréhension orale ? Serait-il plus judicieux de promouvoir plutôt l’étude d’une variété de langues secondes ?

Comment peut-on réconcilier le nouvel objectif proposé avec celui de faire du français la « langue commune » ? Quel sera le degré d’intégration des allophones à la majorité de langue française si tous les Québécois doivent savoir parler anglais de façon « spontanée et assurée » ?

Toutes ces questions demeurent sans réponse. Nous fonçons collectivement vers un bilinguisme –c’est-à-dire une connaissance obligatoire de l’anglais – toujours plus poussé. Loin d’être un dossier d’éducation à traiter en silo, le dossier de l’enseignement de l’anglais langue seconde doit s’intégrer à la politique linguistique générale du gouvernement et s’articuler avec l’objectif de faire du français la langue commune.


Citoyens pour un moratoire sur l’anglais intensif au primaire

http://www.anglaisintensif.org/

L’article original : http://www.lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=4437