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Québec : Gaz de schiste - Round 2

Kevin Gravier, 1er février 2013

En 2013, le Regroupement Interrégional sur le gaz de Schiste de la Vallée du Saint-Laurent veut continuer à démontrer que les puits de forage ne sont pas les bienvenus, et pas seulement dans cette région du Québec, qui est la plus concernée à l’heure actuelle par les projets d’extraction des gaz de schiste.

Proposant aux habitants de remplir un formulaire de refus, le programme « Vous n’entrerez pas chez nous » a déjà récolté plus de 60 000 signatures, « avec des taux de plus de 90 % dans bien des [endroits] ». Serge Fortier, coordonnateur du Regroupement, est confiant quant à l’augmentation de ce nombre, une part importante de la population restant encore à contacter. « Ça demande de la job », reconnaît-il, mais il n’est pas question de relâcher les efforts.

Des acquis à conserver

Cette persévérance peut surprendre alors qu’un parti politique plus ouvert à ces mouvements citoyens vient d’être élu à la tête du Québec.

Dans un tweet publié au début du mois de janvier, Yves-François Blanchet, ministre du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs, a réaffirmé le soutien du gouvernement péquiste : « Rien ne milite présentement pour le gaz de shale [ndla schiste], pas même l’économie ». Dans les faits, le dossier reste entre les mains d’une évaluation environnementale stratégique (ÉES), instaurée en mars 2011 avec un mandat de 18 à 30 mois. Les activités de fracturation dans le domaine gazier sont en principe suspendues jusqu’à la délibération de ce comité d’experts.

Aux yeux des militants, cette avancée demeure fragile.

Serge Fortier relève que cette absence d’exploitation n’est qu’une étape. Temporaire, parce qu’elle ne met pas en cause les gaz de schiste qui conservent leurs chances d’être exploités après la publication du rapport. Insuffisante, parce qu’entre autres, elle ne se préoccupe pas de la pollution qu’engendrent les puits déjà forés. La fuite de méthane, composant essentiel des gaz de schiste, est un risque minimisé par le secteur professionnel, alors que ce gaz à effet de serre serait « 100 fois plus puissant que le dioxyde de carbone sur une période de 20 ans ».

Une contre-offensive à l’œuvre

La tournure des événements préoccupe aussi beaucoup M. Fortier. Sans admettre avoir été vaincue sur la place publique, l’industrie gazière et pétrolière s’est retranchée à l’abri des regards, emportant le débat avec elle. « La game se joue dans les bureaux », lâche-t-il. Les citoyens n’ayant pas de prise directe sur ce monde d’influences, il ne leur reste qu’à faire confiance au travail des experts recrutés pour l’ÉES.

Le coordonnateur de la Vallée du Saint-Laurent y consentirait s’il n’avait pas cette désagréable impression que les dés sont pipés. « Ce qui étonne [...], c’est de voir comment l’industrie fait confiance à ce comité [...] et au rapport qui en sortira. […] Qu’est ce qui se mijote dans le dos des citoyens ? », s’interroge-t-il dans un communiqué de presse publié au début du mois dernier. Pour lui, la contre-offensive est déjà amorcée, sous la forme d’une « opération de séduction » qui nuit au débat public.

Maxime Combes, membre d’ATTAC-France, fait le même constat : les partisans de l’extraction tentent d’instaurer un dialogue à leur avantage. Épurés de toute réflexion globale et politique, les échanges proposés se concentrent sur des questions techniques ou économiques. Il ne s’agit dès lors plus « d’examiner la pertinence de la filière des gaz et pétrole de schiste », mais de trouver les moyens d’intégrer à notre société ces ressources, qui se retrouvent acceptées de facto.

Le nécessaire éclatement d’une bulle énergétique

« Les hydrocarbures ne dureront pas », rappelle pourtant Serge Fortier, tout en soulignant que la transition énergétique est une nécessité. « C’est maintenant ou jamais ! Parce que cette transition prend du temps et que le temps manque. » Une position que partage Maxime Combes. On ne peut, selon lui, ignorer les questionnements sur le bien-fondé de cette nouvelle manne énergétique et économique, et s’engager tête baissée dans toujours plus d’exploration et d’extraction. L’Agence internationale de l’énergie le déconseille d’ailleurs dans son rapport de projections énergétiques World Energy Outlook 2012 : « Si nous voulons atteindre l’objectif mondial de 2 °C [de réchauffement minimum à la fin du siècle], notre consommation, d’ici à 2050, ne devra pas représenter plus d’un tiers des réserves prouvées de combustibles fossiles. »

En laissant les deux tiers de ces ressources dans le sol, l’industrie ferait des économies substantielles qui pourraient être réinvesties dans la transition énergétique et le développement d’alternatives durables, analyse Maxime Combes. Mais il est peu optimiste sur le volontarisme du secteur gazier et pétrolier. Financiarisée, l’énergie est devenue un marché où la recherche de rentabilité prend des allures de fuite en avant. « Pour être rentable, explique-t-il, l’industrie gazière doit multiplier le nombre de puits de façon exponentielle, chaque nouveau puits remboursant l’investissement des précédents », un phénomène qu’il compare à la chaîne de Ponzi, l’escroquerie financière à l’origine de la crise de 2008.

Rester garants de l’intérêt public

Dans ce contexte, les citoyens veulent garder la maîtrise des enjeux liés à l’exploitation des gaz et pétrole de schiste, et plus largement à la transition énergétique. Vigilance, solidarité et réactivité sont leurs principales alliées. « Le Regroupement est prêt à appuyer le gouvernement, mais aussi à lui rappeler ses engagements », avertit Serge Fortier, pendant qu’au-delà des frontières québécoises, la tendance est à l’alliance citoyenne.

En témoigne le Global Frackdown qui a célébré sa première Journée internationale pour stopper la fracturation hydraulique le 22 septembre dernier. Auteur d’articles faisant un tour d’horizon de la mobilisation, Maxime Combes y relève le besoin « d’étendre des réseaux souples de résistance pour casser l’isolement de certains pays. »


Cet article a pu être écrit grâce aux témoignages de Serge Fortier, consultant indépendant en environnement et coordonnateur du Regroupement Interrégional sur le Gaz de Schiste de la Vallée du Saint-Laurent, et de Maxime Combes, économiste et membre d’ATTAC-France impliqué dans la coordination nationale des collectifs contre les pétroles et gaz de schiste et collaborateur du JdA.
Crédit photo : 4 Frackdown