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L’aide canadienne au développement sous les feux de la critique

Nafi Alibert, 1er février 2013

Un budget en berne. Des partenariats controversés. Des pertes de financement chez les organismes qui critiquent la politique étrangère canadienne. Du soutien à ceux qui cadrent davantage avec l’idéologie gouvernementale. Dans le milieu de la coopération internationale, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer les nouvelles orientations du gouvernement Harper en matière d’aide publique au développement. Beaucoup y décèlent des entraves aux efforts de coopération internationale.

Les récentes déclarations du ministre fédéral de la Coopération internationale, Julian Fantino, sont claires. L’Agence canadienne de développement international (ACDI) doit renforcer la sécurité et la prospérité à long terme du Canada. Il faut moderniser l’aide et la rendre plus efficace.

Une situation alarmante

« Si cette aide sert, comme le gouvernement l’a annoncé, à faire la promotion des intérêts économiques canadiens, il y a un détournement de fonds et de sens du mandat de l’ACDI, qui consiste avant tout à aider les populations pauvres », s’inquiète Gervais L’Heureux, directeur de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI).

Dans une entrevue accordée au Journal des Alternatives, ce dernier explique que les mécanismes d’attribution de l’aide, le choix des pays partenaires et les orientations sectorielles de l’ACDI ont été complétement revus. Selon sa nouvelle approche, le Canada a entrepris de concentrer son aide sur un plus petit nombre de pays et de secteurs.

Par ailleurs, les organisations non gouvernementales (ONG) doivent désormais répondre à des appels d’offres et à des programmes précis, plutôt que de soumettre leurs propres projets. « On exclut totalement ce que l’on appelait le mode réactif, qui faisait en sorte que la collaboration entre l’ACDI, la société civile canadienne et les partenaires du Sud reposait sur une expertise, une expérience, un échange. Depuis 2010, cela n’existe plus ! Les organisations ont été transformées en simples en sous-traitants », déplore M. L’Heureux.

Le gouvernement fédéral a implanté un modèle de financement compétitif qui fait naître de grandes difficultés au sein du réseau, souligne le rapport sur la situation des organismes de coopération internationale (OCI), présenté lors de la dernière Assemblée générale spéciale de l’AQOCI. « Ça va mal dans le milieu des ONG. Il y a 41% de nos membres qui sont dans une mauvaise situation. Et le pire est à venir », craint M. L’Heureux. Certains organismes, comme Développement et Paix, ont perdu jusqu’à deux tiers de leur financement et se voient donc contraints de couper leur personnel. Pour M. L’Heureux, ces mises-à-pied sont lourdes de conséquences au Nord comme au Sud, puisque ces personnes qui quittent le réseau représentent une importante perte d’expertise.

Une transformation idéologique de l’aide

Il existe aujourd’hui des contradictions profondes entre les orientations prônées par le gouvernement en coopération internationale et le projet que défendent les OCI. « Il n’y a pas de lien entre les organisations qui ont été coupées et leur performance depuis 30 ans. Les évaluations le prouvent ! C’est donc une fausse excuse de dire qu’on écarte certains partenaires pour choisir les meilleures organisations », s’indigne M. L’Heureux.

Rencontré au siège de l’Aide médicale pour la Palestine (AMP), l’ONG qu’il préside, Edmond Omran estime lui aussi que les OCI ont tout intérêt à proposer des projets qui cadrent avec les orientations du gouvernement s’ils veulent continuer à recevoir son financement. « Kairos, Droits et Démocratie et bien d’autres ONG se sont vues couper leur financement parce qu’elles n’étaient pas alignées sur la politique d’aide du gouvernement canadien » soutient-il. « AMP ne prend plus la peine de présenter des projets à Ottawa, parce que c’est devenu inutile. Nous n’avons pas touché un seul dollar d’Ottawa depuis 5 ans », ajoute-t-il.

Dans ce contexte, François Audet, Directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire, définit aujourd’hui l’aide internationale canadienne par ce qu’il appelle « un internationalisme idéologique » qu’il place en opposition avec une aide humanitaire impartiale et égalitaire.

Le dilemme de la distinction entre la politique et les programmes de développement est aussi un problème lié aux bailleurs. L’ACDI est un bailleur de fonds gouvernemental. Or, le gouvernement canadien a des engagements politiques très nets envers certains États. Lorsque les Nations Unies ont annoncé qu’elles reconnaissaient à la Palestine le statut d’observateur, le gouvernement Harper, en menaçant de réévaluer son appui aux territoires palestiniens, est allé jusqu’à se servir de son aide publique comme d’ « une arme de dissuasion massive ». Si le Canada soutient de la sorte l’une ou l’autre des parties prenantes à un conflit, comment peut-il assurer une neutralité quand il finance une ONG ?

L’expérience de M. Omran illustre l’influence que peuvent avoir les bailleurs de fonds sur le travail des OCI sur le terrain : « Nous avons construit des aires de jeux pour les enfants à Gaza. Un enfant, c’est tellement innocent ! Mais l’ACDI nous a répondu qu’il ne voulait pas de ce projet, parce que nous ne pouvions pas leur garantir que les enfants qui venaient jouer n’étaient pas issus de famille pro-Hamas. Voilà le degré d’imbécilité auquel on est rendu ! »

« Les preuves sont là, on est en train d’assister à une transformation idéologique de l’aide », affirme M. L’Heureux. Reprenant les conclusions de recherche de M. Audet, il souligne par ailleurs une tendance nette à la régionalisation des financements- les ONG de l’Ouest canadien seraient favorisées au détriment de celles de l’Est- ainsi qu’un appui grandissant du gouvernement à des organismes confessionnels judéo-chrétiens et aux entreprises privées.

L’enveloppe canadienne consacrée à l’aide au développement est d’environ 5 milliards de dollars, dont près de 3,5 milliards sont dédiés à l’ACDI. Selon les dernières estimations du Conseil canadien pour la coopération internationale, l’aide publique au développement déclinera de 14% d’ici 2015. Dans un tel climat de peur résultant des coupures de financement et de sa politisation, l’idée de rapatrier l’aide au niveau provincial pour créer une agence québécoise de développement international commence à germer chez certains professionnels de l’AQOCI.