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Pensionnats autochtones : se réconcilier avec sa culture

Marie-Eve Lefebvre, 1er février 2013

Les 22 et 23 janvier derniers, la Commission de vérité et de réconciliation entreprenait la portion québécoise de ses audiences pancanadiennes à Maliotenam, une réserve innue de la Côte-Nord. La Commission a pour mandat de rendre public ce qui s’est produit durant la sombre époque des pensionnats autochtones. Ces écoles, chapeautées par l’Église, avaient ouvertement reçu du gouvernement le mandat de « civiliser » les amérindiens. Entre 1870 et 1996, ce sont 150 000 enfants qui ont fréquenté les 130 pensionnats que comptait le Canada.

En dépit du portrait pessimiste qui est souvent brossé de la réalité des communautés et de la prétendue anomie de la jeunesse autochtone, le Journal des Alternatives a cherché à mettre en lumière les différents moyens utilisés par les communautés pour tenter de panser leurs blessures.

Initiatives locales de guérison

Aujourd’hui, les pratiques qui avaient cours dans ces institutions sont qualifiées de génocide culturel. Les sévices physiques et les abus psychologiques sont largement documentés. Les enfants étaient punis lorsqu’ils parlaient leur langue maternelle ou résistaient aux coups reçus. Leur peau foncée était lavée à l’eau de javel pour essayer de la blanchir.

Suite à la publication du Rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones en 1996, le gouvernement canadien octroyait 350 millions de dollars pour la création de la Fondation autochtone de guérison (FADG). L’organisation a pour mission de financer des projets locaux de guérison conçus et gérés par des Autochtones.

Selon Laurent Jérôme, anthropologue, spécialiste des spiritualités autochtones et professeur au Département de sciences des religions de l’UQÀM, ces efforts locaux occupent une place importante dans la revalorisation et la réémergence de la culture autochtone.

« Les initiatives dont on parle le moins – et peut-être les initiatives qui marchent le mieux – sont les initiatives qui viennent des communautés elles-mêmes. Et ça passe par qui ? Très souvent, ça passe par ces gens qui ont fréquenté les pensionnats quand ils étaient jeunes, qui en ont souffert, qui ont reproduit certains traitements qu’ils ont subis envers leurs enfants », note le professeur dans une entrevue accordée au Journal des Alternatives.

Sur le site Web de la FADG, on note que divers programmes de revitalisation de la culture et des traditions autochtones, notamment à travers le rapprochement entre les différentes générations, ont été mis sur pied grâce au financement de la Fondation, et ce, dans le but de limiter la transmission intergénérationnelle des séquelles des pensionnats.

« Il y a des problèmes sociaux dans les communautés, mais il y a aussi énormément d’énergie déployée pour essayer de mettre les jeunes en contact avec leur identité, leur culture, certaines formes de traditions, certaines pratiques rituelles », souligne Jérôme.

Outils de guérison complémentaires

Il est important que la jeune génération reprenne contact avec ses racines, mais il ne faut toutefois pas mythologiser les pratiques passées, question de ne pas tomber dans un modèle figé de la culture. « Il y a un danger à faire de la ‘’tradition’’ un dogme, alors que c’est quelque chose de très dynamique, qui dépend de la manière dont les individus s’approprient ces pratiques et comment ils les transmettent », mentionne Jérôme. « Le concept de ‘’tradition’’ n’est jamais quelque chose qui se reproduit à l’identique de génération en génération. Les traditions, comme les cultures, s’enrichissent par des échanges entre les individus, les familles, les groupes, les communautés et les nations. »

En ce qui concerne la préservation des langues autochtones, seulement trois langues sur la soixantaine déclarées lors du dernier recensement ne sont pas en déclin. Selon Statistique Canada, 213 490 personnes déclaraient avoir une langue maternelle autochtone en 2011, soit près de 2% de moins qu’en 2006.

Pour contrer ce recul, on voit émerger des programmes visant à revaloriser les langues maternelles, et les résultats commencent à être mesurables. « Tranquillement ça se reconstruit. Par exemple, il y a des Wendats qui partent de zéro et qui ont développé un programme complet de revitalisation de leur langue, qui n’était pourtant plus parlée depuis 150 ans », souligne Jérôme.

Sur le plan religieux, il y a une grande diversité dans les communautés autochtones. Chez les Atikamekw, qui fréquentaient les pensionnats francophones, c’est surtout le catholicisme qui s’est implanté alors que les mouvements pentecôtistes sont très forts chez les Inuit et les Cris, qui eux fréquentaient plutôt les pensionnats anglicans. « En même temps », souligne le professeur, « on assiste à un retour chez les plus jeunes des valeurs traditionnelles, notamment à travers certains rituels et certaines pratiques », entre autres grâce aux initiatives encouragées par la FADG.

Jérôme note également que pour certaines communautés, le renforcement des traditions spirituelles ne passe pas par un rejet catégorique du christianisme. « Il y a eu une intégration à l’intérieur du système traditionnel de la religion extérieure », explique-t-il en parlant des Inuit. Les deux traditions spirituelles sont donc utilisées par certaines personnes de manière complémentaire.

Indifférence du fédéral ?

En 2008, Stephen Harper demandait pardon, au nom de tous les Canadiens, pour les traumatismes ensuivis par les mauvais traitements infligés aux élèves des pensionnats indiens. En 2010, le gouvernement conservateur annonçait toutefois qu’il ne renouvellerait pas le financement de la FADG. Les tentatives de négociation de la part des leaders autochtones n’y ont rien changé. Faute de fonds, les derniers programmes jadis financés par la Fondation prendront fin en 2014.

La Commission de vérité et de réconciliation poursuivra son travail jusqu’en 2014. Elle a entre autre pour mandat d’élaborer un dossier historique, de mettre sur pied un centre national de recherche sur les politiques et les activités des pensionnats, d’informer le public et de le sensibiliser aux répercussions d’un tel système, et d’émettre des recommandations au gouvernement canadien.

On ne peut qu’espérer que le fait d’établir la « vérité » permettra de créer une conjoncture propice à la « réconciliation ». Il serait souhaitable, au terme de la Commission, d’obtenir un véritable engagement de la part du gouvernement à résoudre les problèmes sociaux qui découlent des politiques passées.


Laurent Jérôme recommande la lecture de Mythes et réalités sur les peuples autochtones de Pierre Lepage, ainsi que le site d’actualités sur les Premières Nations La Griffe du Carcajou.

Crédit photo : Flickr / National Maritime Museum