Journal des Alternatives Alternatives - Alternatives est une organisation de solidarité qui œuvre pour la justice et l’équité au Québec, au Canada et ailleurs dans le monde Page d'accueil du Journal des Alternatives

Partenaires

Soulèvements populaires en Slovénie et en Bosnie-Herzégovine

Isabelle Giroux, 10 décembre 2012

Le printemps arabe, le mouvement « Occupy », la crise étudiante et sociale québécoise, les mobilisations citoyennes en Islande, en Espagne ou en Grèce n’en sont que quelques exemples : les années qui courent sont celles de la mobilisation populaire. Certains pays d’Europe du Sud-Est connaissent aussi leurs révoltes citoyennes, des soulèvements qui surprennent dans cette région généralement reconnue pour la passivité de ses habitants par rapport à la politique.

Ces mouvements populaires ont germé en Slovénie et en Bosnie-Herzégovine, deux pays qui, s’ils ont en commun l’héritage yougoslave, sont pourtant bien éloignés politiquement et culturellement : le premier est un élève modèle de l’intégration européenne, alors que le second est encore déchiré par les séquelles de la guerre et en perpétuelle crise politique.

Les citoyens slovènes contre la corruption et l’austérité

Malgré une adhésion réussie à l’Union européenne en 2004, la Slovénie vit des jours sombres sur le plan économique, ayant été très affectée par la crise financière. Le mécontentement populaire murit dans un contexte de récession, de chômage élevé , de mesures d’austérité budgétaire et de perte de confiance en la capacité des dirigeants politiques de faire face à cette crise. Tout commence en octobre à Maribor, où, en raison de nombreux partenariats public-privé, plusieurs services coûtent plus cher qu’ailleurs en Slovénie. La goutte qui fait déborder le vase est la privatisation partielle par le maire Franc Kangler du système de radars de vitesse, qui donne lieu en quelques jours à des milliers d’amendes imposées aux citoyens. Le maire faisant également face à des accusations de corruption, un groupe Facebook est créé pour exiger sa démission et les premières manifestations ont lieu en novembre à Maribor. Celles-ci sont marquées par une réaction disproportionnée des forces policières, des incidents violents et plusieurs arrestations.

En grande partie grâce aux médias sociaux, le mouvement de protestation s’étend à plusieurs autres villes slovènes, dont Ljubljana, Celje et Ptuj, et les manifestations ressemblent de quelques milliers à 10 000 personnes . C’est la première fois depuis des décennies que la Slovénie connait un mouvement de protestation citoyenne d’une telle ampleur. Les manifestants demandent la fin de la corruption en Slovénie, protestent contre les mesures d’austérité du gouvernement conservateur de Janez Janša et exigent la démission de tous les politiciens corrompus. Le 2 décembre, Borut Pahor, qui soutient les mesures du gouvernement, devient président de Slovénie, à la suite d’un scrutin dont le taux de participation a été particulièrement bas. Une grande partie de la population est insatisfaite de ce résultat, et d’autres manifestations se tiennent dans les jours suivants dans plusieurs villes slovènes. La majorité des manifestations se déroule de façon pacifique, mais certaines donnent lieu à des débordements violents.

Le maire de Maribor cède finalement au mécontentement populaire et annonce sa démission. Cette décision ne suffit toutefois pas à calmer la grogne slovène, maintenant dirigée contre tous les élus et contre la corruption et les mesures d’austérité en général. Par ailleurs, quelques milliers d’étudiants se rassemblent à Ljubljana le 6 décembre pour protester contre des coupures en éducation.

Banja Luka : dénoncer une situation intolérable

La Bosnie-Herzégovine a elle aussi connu récemment des soulèvements populaires inhabituels. En raison de la segmentation ethnique qui divise la population, mais surtout la scène politique, la Bosnie vit une crise politique qui semble sans fin et qui bloque toute perspective d’adhésion à l’Union européenne, en plus de la maintenir dans un marasme économique permanent. Le taux de chômage est dramatiquement élevé , la corruption est omniprésente et une grande partie de la population survit avec des revenus insuffisants.

Banja Luka est la capitale de la Republika Srpska, l’une des deux entités fédérées de Bosnie. Les premiers rassemblements populaires datent de la fin mai et se tiennent en réaction à la décision de l’administration locale de vendre un espace vert du centre-ville à un homme d’affaires, qui prévoit y construire des bâtiments commerciaux et résidentiels. Un groupe Facebook nommé « Sauvons le parc Picin » est créé et rassemble rapidement 40 000 membres . Ce groupe organise des manifestations quotidiennes pendant plusieurs mois. Le mouvement se transforme progressivement en lutte contre les abus des dirigeants, la corruption et une situation politique et économique intolérable. Des citoyens de partout en Bosnie expriment leur soutien aux manifestants de Banja Luka.

Bien que le mouvement du parc Picin ait fini par s’essouffler, Banja Luka fait encore parler d’elle le 30 novembre, à l’occasion d’une manifestation organisée par les principaux syndicats. En raison de contraintes imposées par le FMI, les autorités de Republika Srpska ont adopté un budget d’austérité comprenant des coupes de salaires pour les fonctionnaires. Dans un contexte de corruption où certaines élites s’enrichissent au vu et au su de tous alors qu’une partie de la population ne parvient pas à joindre les deux bouts, ces mesures avivent la colère de plusieurs milliers d’employés de l’État, qui se rassemblent à Banja Luka pour protester.

Un mouvement national de protestation semble difficile à imaginer en Bosnie, en raison de l’apathie politique profondément ancrée, des divisions ethniques et de la décentralisation importante des institutions politiques. Même au niveau local, bien que les manifestations récentes aient surpris, il est difficile de dire si elles donneront le jour à un mouvement social de plus grande ampleur.

Les racines de la révolte

Les mouvements de protestation slovènes et bosniens diffèrent de par leur nature et leur envergure. Ces deux pays ont des situations politiques différentes et ne vivent pas les mêmes enjeux : alors que la Slovénie est un pays unitaire et membre de l’Union européenne, la Bosnie-Herzégovine est divisée et aux prises avec une grave crise politique et une situation économique alarmante. Même au sein des mouvements locaux, les citoyens ne manifestent pas tous pour les mêmes raisons, n’ayant en commun que leur mécontentement général.

De même, les révoltes que nous voyons éclore partout dans le monde ont des racines différentes et leurs particularités doivent être prises en compte afin d’éviter une généralisation maladroite. Certains éléments semblent tout de même se retrouver régulièrement parmi les sources de la grogne : l’augmentation des inégalités et l’indignation face à des mesures d’austérité et à une corruption qui profitent aux élites et dont la population est la principale perdante.

En Slovénie et en Bosnie-Herzégovine, ces mouvements témoignent de l’insatisfaction de la population à l’égard de la classe politique, dont elle dénonce le manque de culture politique, de responsabilité et de vision à long terme. Dans ces pays généralement caractérisés par leur apathie politique, la révolte populaire est un dernier recours. L’Union européenne n’enthousiasme plus, le libre-marché amène son lot d’inquiétudes, les institutions démocratiques ne sont plus prises au sérieux. Le niveau de vie ne cesse de se détériorer, les prix d’augmenter, le chômage de se répandre et la population de s’enfoncer dans le marasme économique, alors que les élites s’enrichissent. Chaque élection est une déception qui éraille l’espoir et la confiance en la prochaine. Ces manifestations populaires ne sont pas le produit d’une quelconque stratégie militante ou politique, mais celui de l’exaspération et de la colère.


***

Isabelle Giroux a étudié en Slovénie en 2008-2009, rédige un mémoire de maîtrise sur les clivages et la participation politique chez les jeunes en Bosnie-Herzégovine, et a mené en mai et en juin 2012 une vingtaine d’entrevues à Sarajevo et à Banja Luka auprès de jeunes et de responsables de partis politiques.

***
L’auteure tient à remercier ses amis et contacts en Slovénie et en Bosnie qui ont répondu à ses questions et l’ont éclairée sur la situation. L’analyse et les opinions exprimées sont celles de l’auteure, ainsi que les erreurs qui auraient pu se glisser dans le texte.