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À Montréal, il y aura 23 ans le 6 décembre, un homme qui en voulait aux femmes de prendre leur place dans un milieu traditionnellement masculin abattait 14 futures ingénieures et blessait quatre autres femmes et dix hommes.

Depuis, à tous les ans, une vigile se tient sur les lieux du drame à la mémoire des victimes, et le port du ruban blanc est devenu le symbole de la lutte contre les violences faites aux femmes. De nombreux événements de sensibilisation à ces violences sont également organisés en décembre (voir l’Agenda du JdA pour plus d’information).

Douloureuse mémoire pour de nombreuses femmes et féministes, la tuerie de Polytechnique soulignait à l’époque combien il est difficile d’être une femme et de vouloir sortir des normes. Aujourd’hui, pour d’autres raisons, ce n’est pas tellement plus facile. Mais aura-t-on vraiment encore besoin du féminisme en 2013 ?

La question est exaspérante. Parce qu’elle nous ramène à ce que nous entrevoyons, ce que nous croyons possible, mais qui n’est pas encore. Entre autres exemples : l’équité salariale, la parité en politique, le même traitement médiatique, ou tout simplement marcher dans les rues sans avoir peur d’être agressées.

Chaque jour, les femmes québécoises sont littéralement bombardées d’images de ce à quoi elles devraient ressembler. Faites un montage de toutes les publicités sexistes, dégradantes et réductrices que vous trouverez et projetez-les en rafale. S’enchaîneront alors des images de femmes offertes, de femmes performantes, de femmes-objets, de femmes belles et bien dans leur jeune peau radieuse. Seront effacées, comme si elles n’existaient pas, les femmes plus âgées, les femmes plus grosses, les femmes dont la peau trop foncée « ne passe pas bien à l’écran », bref les femmes qui ne cadrent pas avec les stéréotypes.

La campagne électorale provinciale de cet été aura été un excellent exemple de la tolérance des Québécois-es à la différence. Des femmes comme députées, oui. Des femmes sortant du cadre traditionnel de la « bonne femme » (cheveux longs, robes ou tailleurs, maquillage), soit. Le Québec a su pardonner à Françoise David sa coupe champignon et son visage au naturel – bien qu’on lui ait apposé à quelques reprises des étiquettes hautement répréhensibles de « lesbienne » et de « féministe frustrée ». Mais une femme à moustache, qui commettrait le sacrilège d’adopter la même désinvolture qu’un homme devant son image médiatique, qui refuserait la main divine de Photoshop pour faire d’elle un être supposément plus joli… Dire que Manon Massé a été le centre d’un tourbillon médiatique est un euphémisme. Les comportements que nous avons vu renforcent l’hétéronormativité contre lequel des mouvements queers et féministes se battent quotidiennement.

Trop souvent, les femmes sont encore réduites à cela. Malgré des millénaires d’évolution et des décennies de luttes féministes, que doit être une femme en premier lieu aux yeux de sa société ? Elle doit être belle et fine. L’ancienne ministre Christine St-Pierre nous l’aura bien fait remarquer : une femme sans rouge à lèvres, aussi intelligente soit-elle, est quand même moins crédible.

Ici comme ailleurs

Cette réalité québécoise est bien présente ailleurs. Dans cette édition, nous vous proposons un tour d’horizon de situations pas toujours joyeuses, là où la résistance féministe est inspirante, mais là aussi où les résistances au changement nous font parfois plus que sourciller.

Arij Riahi propose un article sur le silence du Canada devant les centaines de cas femmes autochtones assassinées et disparues et l’enquête menée par l’ONU pour y pallier.

En partant du cas de la Colombie, Alexa Conradi et Ève-Marie Lacasse, respectivement présidente et coordonnatrice de la Fédération des femmes du Québec, parleront des impacts des projets miniers sur les femmes et feront des parallèles avec le Québec, notamment avec ce qui se trame au Nord.

Toujours en Amérique latine : après avoir construit d’importants réseaux de solidarité et développé des alternatives agricoles viables à un système qui ne l’est pas, nombre de paysan-e-s brésilien-ne-s sont menacé-e-s d’expulsion pour faire place à un projet de périmètre irrigué. Un article signé Jacinthe Leblanc.

De son côté, Geneviève Lavoie-Mathieu traite de la culture machiste encore très présente au Pérou, où l’on compterait 70 cas d’agression sexuelle déclarées chaque jour.

Dans un article sur Malala Yosufzai, une jeune Pakistanaise victime d’une tentative d’assassinat parce qu’elle tenait tête aux groupes islamistes armés de sa région en défendant le droit des femmes à l’éducation, Marie-Eve Lefebvre explique ce qui a motivé les fondamentalistes. Un angle qui a été occulté par les médias occidentaux.

Faïza Skandrani, militante tunisienne, revient sur le mouvement féministe de la Tunisie : remontant jusqu’au VIIe siècle et faisant des liens avec les luttes en Turquie et en Égypte, elle arrive jusqu’à la Révolution tunisienne du 14 janvier 2011.

Suite au printemps arable, un mouvement social a émergé : The Uprising of Women in the Arab World. Strictement axées sur les conditions des femmes, les fondatrices du mouvement veulent s’assurer que les droits des femmes soient pris en compte dans les revendications. Un article qui montre aussi l’impact des médias sociaux, écrit par Francis Maindl.

Finalement, Mathieu Trépanier offre un retour sur la campagne électorale états-unienne, en rappelant que, malgré le fait que les républicains n’aient pas remporté la présidence, les militant-e-s pro-choix devront demeurer vigilant-e-s dans les prochaines années. Rien n’est jamais acquis pour toujours…

Le féminisme en 2013

Malgré la lourdeur des sujets traités, il importe de se rappeler que les luttes féministes sont importantes et bien nécessaires. N’en déplaise à Carla Bruni, nous avons toutes et tous besoin du féminisme en 2012. Dans un monde bourgeois et ouaté, l’oppression paraît subtile, mais pour des millions de femmes à travers le monde, la lutte est bien réelle !

Dans bien des pays, les femmes sont les chefs de famille et se voient la responsabilité de veiller à leurs besoins de base (alimentation, chauffage, domicile, éducation…). Tant que le système politique ne changera pas, tant que le capitalisme se servira du travail invisible et sous-payé des femmes, des pauvres et des peuples colonisés, tant que le patriarcat sera le modèle perpétué, les femmes et leurs allié-e-s se battront pour un monde meilleur, pour toutes et tous.

Oui, les femmes ont des alliés. Des hommes qui osent se dire féministes. Mais est-il possible de pleinement épouser une cause tout en n’ayant jamais ressenti les effets dévastateurs de ce à quoi l’on s’oppose ? Un homme peut-il être aussi conscient qu’une femme des effets pervers du patriarcat ?

À certains égards, nous croyons que oui et nous apprécions cette solidarité dans les luttes féministes.

Et cette lutte, c’est aussi celle menée contre la violence genrée sous toutes ses formes. Qu’elle soit être menée contre le corps des femmes, érigée en un système d’oppression et intégrée dans des relations de pouvoirs machistes ou dirigée vers un non-conformité de genre comme le transsexualisme, la violence genrée stigmatise, aliène et réprime.

Bref.

Le mois de décembre est significatif pour les mouvements féministes au Québec. À sa façon, le comité éditorial du Journal des alternatives a tenu à souligner les luttes passées, en cours et à venir, les victoires et les défaites, les peurs et les joies des femmes et féministes d’ici et d’ailleurs.

La lutte est longue, mais elle est juste.

Bonne année à toutes et à tous !


Crédit photo : ThEy LiE We DiE