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Pakistan : pourquoi des islamistes ont-ils tenté d’assassiner Malala ?

Marie-Eve Lefebvre, 3 décembre 2012

Le 9 octobre dernier, la jeune blogueuse pakistanaise Malala Yousafzai recevait deux balles à la tête alors qu’un homme appartenant à un groupe de fondamentalistes islamistes montait dans son autobus scolaire pour l’abattre. Son crime : avoir publiquement défendu l’accès à l’éducation pour les femmes et les filles du pays.

Dans un communiqué de Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), l’organisation islamiste qui a ordonné l’assassinat, on soutient que la jeune fille a été ciblée parce qu’elle défendait des valeurs laïques et qu’elle aurait refusé de se soumettre à l’autorité de l’islam. Cette lecture extrêmement rigide du Coran et cette austérité dans la pratique religieuse sont en fait des témoignages d’une grande insatisfaction au sein de la population pakistanaise, insatisfaction cristallisée en révolte par des décennies de conflits territoriaux dans lesquels les États-Unis ont une grande part de responsabilité.

Le chaudron pakistanais

Bien que les relations entre les États-Unis et le Pakistan soient cahoteuses depuis longtemps, ce dernier a, pendant les dix ans qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001, toujours été présenté comme un « pays ami » par les autorités américaines. En effet, le Pakistan réaffirme son alliance avec l’Occident en s’engageant dans la « lutte contre le terrorisme » de l’administration Bush et, ce faisant, bénéficie d’un renforcement du soutien militaire et financier du gouvernement américain.

Fort de cette alliance, le Pakistan se donne le mandat de ratisser la région du Nord-Ouest, frontalière à l’Afghanistan, à la recherche de fugitifs talibans afghans et de sympathisants affiliés à Al-Qaeda. Les offensives de l’armée pakistanaise causent la mort de plusieurs milliers de personnes, militants talibans et civils confondus. Plusieurs groupes tribaux locaux répondent aux attaques du gouvernement en s’armant eux-mêmes. Tehrik-e-Taliban Pakistan est un mouvement islamiste armé constitué en 2007 par la réunion sous une même bannière d’une quarantaine de ces groupes tribaux du Nord-Ouest pakistanais.

Ce que l’on nommera la Guerre du Waziristan débute officiellement en 2004 et durera cinq ans. Le conflit dégénèrera en de nombreux attentats dans les grandes villes du pays et fera environ 35 000 morts, dont de 10 000 à 15 000 civils. Un sondage de l’institut Gallup Pakistan mené en 2010 révèle que 35% de la population pakistanaise tenaient les États-Unis directement responsables des attaques menées dans la région du Nord-Ouest.

Des ravages associés à l’Occident

Plus encore qu’une simple militante pour le droit des femmes à l’éducation, Malala Yousafzai représente aux yeux de l’organisation islamiste l’un des principaux leviers de la promotion de la pensée occidentale au pays.

TTP a justifié la tentative de meurtre de la jeune fille en soutenant l’avoir prévenue plusieurs fois de respecter leur autorité et de cesser ses activités de militante. « Nous sommes farouchement opposés à la mixité et à l’éducation laïque », a déclaré par voie de communiqué leur porte-parole, Ihsanullah Ihsan. « Malala a été ciblée parce qu’elle fait la promotion des valeurs laïques… À l’avenir, quiconque [fera la même chose] deviendra également la cible de Tehrik-e-Taliban Pakistan », conclut-il.

Le vif rejet des talibans pakistanais de tout ce qui s’apparente aux valeurs occidentales s’explique mieux lorsque l’on considère les ravages occasionnés par les tactiques de guerre américaines en Afghanistan et au Pakistan. La population civile et le gouvernement pakistanais sont aujourd’hui très amers quant au traitement que leur a réservé Washington : ils ont l’impression de n’avoir été qu’un pion dans le plan américain et d’avoir perdu sur toute la ligne.

Et comme c’est souvent le cas dans les pays aux prises avec des conflits internes, le modèle de domination et de répression des femmes semble s’amplifier plus les tensions se font sentir.

Malala

Malala Yousafzai s’est faite connaître en 2009 alors qu’elle signait le blogue Le Journal d’une écolière pakistanaise sur le site web en langue ourdoue de la BBC. Elle y condamnait les agissements de TTP, qui avait depuis 2007 pris le pouvoir de la vallée de Swat, sa région natale. Faisant la promotion d’un islam extrêmement strict et d’une ségrégation hommes-femmes complète, TTP s’était à l’époque violemment opposé à l’éducation des filles et s’attaquait par conséquent fréquemment aux écoles de la région.

Pour l’instant, la jeune fille est toujours en convalescence dans un hôpital britannique où elle a été transférée quelques jours après l’attaque. Elle dit rêver de retourner chez elle et de revoir ses amies en classe, mais ses proches semblent douter de la faisabilité de son retour au pays. En effet, TTP a menacé de recommencer aussi longtemps qu’ils n’auront pas réussi à éliminer définitivement la jeune militante, qui s’est vue transformée depuis sa tentative d’assassinat en icône des luttes pour les droits des femmes au Pakistan. Dans cette optique, un retour chez elle équivaudrait certainement à une condamnation à mort.

Un Prix Nobel pour faire oublier la crise

Suite à l’initiative des Nations Unies, une pétition circule pour promouvoir la candidature de Malala pour le Prix Nobel de la paix 2013. Au moment d’écrire ces lignes, on y comptait un peu plus de 250 000 signatures.

Malgré cette vague mondiale de sympathie à l’endroit de Malala, la situation ne se règlera probablement pas en signant une pétition ou en enjoignant le gouvernement pakistanais à passer des lois en faveur des femmes. Le cœur du problème est justement l’opposition de ces groupes armés aux valeurs « occidentales » que semble embrasser le gouvernement pakistanais, et surtout les choix de tactiques militaires que fait ce dernier pour plaire à son pourvoyeur américain.

Il est à craindre que, tant que le conflit dans la région du Nord-Ouest perdurera et que la population continuera d’en subir les conséquences, les groupes fondamentalistes armés justifieront leur existence et continueront, en s’opposant à un gouvernement violent, de gagner en popularité. De cette manière, ils pourront justifier leurs agissements rétrogrades et maintenir la population féminine de la vallée de Swat sous leur gouverne.


Crédit photo : Flickr / United Nations Photo