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Brésil : l’agro-industrie menace les acquis féministes dans l’État du Rio Grande do Norte

Jacinthe Leblanc, 3 décembre 2012

Depuis août 2012, les paysan-ne-s de l’État de Rio Grande do Norte, au Nord-Est du Brésil, sont menacés d’expropriation afin de faire place à un périmètre d’irrigation pour un projet de fruiticulture. Les efforts d’organisation, de conscientisation et d’autogestion de projets individuels et collectifs en cours depuis une douzaine d’années risquent ainsi de disparaître en un coup de vent. Principalement grâce aux femmes et aux mouvements féministes, ces projets ont eu un impact positif sur les relations sociales intégrées à l’écologie du lieu. L’agro-industrie ne peut qu’être dévastatrice sur de telles avancées politiques et sociales.

Le projet du périmètre irrigué de Chapada do Apodi est piloté par le Département national des travaux contre la sécheresse (DNOCS). Il consiste à délocaliser environ 6000 paysan-ne-s présents dans une trentaine de communautés, rapporte le groupe Não ao projeto do DNOCS [1]. L’implantation de la fruiticulture prévoit s’étendre sur 13 855 hectares et est commandée par quatre grandes multinationales d’agrobusiness dont les noms ne sont, pour l’instant, pas connus du public. Le décret autorisant les compagnies à commencer les travaux pour le projet de périmètre irrigué a été signé par la gouverneure de l’État Rosalba Ciarlini en août dernier.

Des avancées sociales importantes

L’anthropologue Elsa Beaulieu, qui a fait des recherches de terrain dans la région pour sa thèse de doctorat, remarque que les réseaux de solidarité de la région ouest du Rio Grande do Norte se consolident depuis le début des années 2000. Elle note l’accomplissement des femmes rurales qui « commencent à prendre part à des projets productifs pour elles, mais aussi contribuent à l’amélioration des conditions de vie dans leur village en luttant pour des infrastructures, des citernes, de l’eau, une ligne de téléphone pour le village, des fois même pour une route. »

Le machisme ambiant demeure toutefois très présent et, parfois, freine directement les avancées sociales. En 2003, le gouvernement Lula a instauré un programme de crédit rural pour les femmes, le PRONAF Mulheres. Or, ce sont les hommes qui possédaient les certificats de propriété des terres rurales. « Il a fallu faire de grandes campagnes de documentation pour que les femmes aient leurs papiers, pour qu’elles puissent avoir accès à ce programme-là et financer leur projet productif », raconte Elsa Beaulieu.

L’importance de la Marche mondiale des femmes

Au début des années 2000, l’arrivée de la Marche mondiale des femmes (MMF) au Brésil semble avoir été un élément déclencheur d’une mobilisation et solidarité féministe grandissante. En 2006, le Secrétariat international de la MMF élisait domicile à São Paulo et en 2010, la troisième campagne d’actions mondiales de la MMF était réalisée. L’action organisée par la coordination nationale de la MMF au Brésil était spectaculaire : pendant dix jours, des milliers de femmes ont marché de Campinas à São Paulo, parcourant des villages et y offrant des formations politiques.

De l’avis d’Elsa Beaulieu, qui est également une militante de la MMF, cette dernière a eu l’effet d’un « mouvement catalyseur dans l’organisation d’un réseau de commercialisation solidaire pour les petits groupes productifs de femmes rurales du Rio Grande do Norte. » Les militantes de la MMF ont par ailleurs des allié-e-s au sein de différents mouvement et organismes, comme le Mouvement des sans-terres (MST), la Via Campesina et différents mouvements pour l’agroécologie.

La réappropriation des terres

Malgré les demandes des paysan-ne-s et des différents mouvements sociaux, la réforme agraire au Brésil demeure de très faible ampleur. Dans la région d’Apodi, grâce à diverses mobilisations, des paysan-ne-s se sont fait offrir par l’État des terres inutilisées par leurs propriétaires. Dans les villages construits sur ces terres redistribuées, plusieurs groupes de femmes se sont formés, en grande partie sous la bannière de la MMF. Ces femmes ont mis en pratique les principes de l’agroécologie et se sont inspirées des principes de l’économie solidaire, tout en collaborant avec les différents acteurs en présence comme les ONG d’aide technique à la réforme agraire et les syndicats. Tout cela mis ensemble crée un climat où « ça commence à faire sens dans la tête des gens que les pratiques agroécologiques ne se mélangent pas avec de la violence envers les femmes », insiste Elsa Beaulieu. La perspective sur les relations sociales devient ainsi partie intégrante de l’écologie du lieu.

Menace d’expropriation et démantèlement des avancées sociales

Mettant de l’avant la « création d’emploi » et le développement économique de la région, la gouverneure de l’État de Rio Grande do Norte, Rosalba Ciarlini, a donné en août dernier l’autorisation pour les premiers travaux du périmètre irrigué de Chapada do Apodi.

Les compagnies qui sont partie prenante du projet ont l’autorisation d’exproprier les habitant-e-s du territoire qui doit être irrigué, et tentent maintenant de les convaincre de partir moyennant une compensation financière. Pour Elsa Beaulieu, l’enjeu n’est pas tellement d’accepter ou non l’argent mais il se situe plutôt au niveau du principe de « céder la terre alors qu’il y a tout un projet de revalorisation de l’agriculture familiale et de l’agriculture paysanne à partir des luttes féministes », soutient-elle.

Le 22 novembre dernier, des agents du DNOCS sont entrés sur les terres des paysan-ne-s sans leur permission et sans être identifiés. Ils et elles ont porté plainte à la police locale. Cette intrusion n’aide pas à la confiance mutuelle. Qui plus est, selon le groupe Não ao projeto do DNOCS, un tel projet mettra fin à l’expérience agroécologique et à l’agriculture familiale pour favoriser la monoculture et l’utilisation de pesticides sur de grandes surfaces, toutes deux nocives à la nature et à la vie humaine. Les projets alternatifs de la région se voient donc menacés, au même titre que la biodiversité et la santé de la population.

Un projet non viable, mais qui arrive à point

Selon le professeur João Abner de la Universidade Federal do Rio Grande do Norte, le projet ne serait pas viable, même si l’on suit la logique économique du gouvernement et des promoteurs. Ces derniers prévoient utiliser l’eau du barrage Santa Cruz, mais la quantité d’eau disponible pour irriguer un projet de fruiticulture de cette ampleur y est insuffisante. Le professeur soutient que le transport de l’eau du barrage au périmètre est irréaliste étant donné que le périmètre est à une altitude supérieure à celle du barrage. Par conséquent, pomper l’eau jusqu’à destination reviendrait cher et énergivore. Le coût du transport de l’eau est assumé par les fonds publics, car le gouvernement fournit gratuitement l’énergie aux multinationales. Cela revient donc à dire que la population payera pour le transport de l’eau.

Le Rio Grande do Norte est aux prises avec une période de sécheresse depuis un an et demi. Les paysages sont gris, le sol craque et les animaux maigrissent et meurent. Malgré les efforts du gouvernement d’envoyer des camions d’eau aux villages, plusieurs paysan-e-s peuvent être poussé-e-s de migrer ailleurs.

Dans ces conditions de sécheresse, les paysan-ne-s sont particulièrement vulnérables aux pressions pour quitter leurs terres. La conjoncture est donc pour le moment propice à l’implantation du périmètre irrigué, et rend très difficiles la mobilisation et la lutte au projet du DNOCS. Les dangers de recul sont grands.


Crédit photo : Não ao projeto do DNOCS


[1En français : Non au projet du DNOCS.