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L’histoire du mouvement féministe tunisien

Faïza Skandrani, 3 décembre 2012

La lutte des femmes tunisiennes pour leurs droits fondamentaux ne date pas d’hier. Le bref survol historique qui suit vise à mettre en valeur leur lutte contre toutes les formes de régressions.

Le contexte international et la pensée réformiste occidentale et arabo-musulmane

Au VIIe siècle, l’Islam a opéré des avancées en matière des droits et des libertés des femmes. Mais bien que les réformistes arabes aient puisé dans le Coran certains principes de liberté, ils ont également été fortement marqués par l’Europe des Lumières. Dès le début du XIXe siècle, la défense de la cause des femmes commence à émerger en Europe, en Turquie et en Égypte.

Les pays arabes musulmans ne sont pas en mesure, à l’époque, d’apporter les réformes nécessaires pour l’instauration de Constitutions égalitaires, puisque les conservateurs refusent alors d’opérer des réformes radicales comme celle de Mustafa Kemal Atatürk, père de la Turquie moderne. La Turquie est en effet le premier État musulman ayant adopté un régime républicain laïc. Ces réformes influenceront plus tard les élites de certains pays musulmans et arabes dont l’Égypte d’abord, puis la Tunisie.

Le contexte international était donc favorable à l’émancipation des femmes dans les pays arabes musulmans, et les réformes turque et égyptienne ont favorisé le mouvement d’émancipation en Tunisie.

La Tunisie de Tahar Haddad à Habib Bourguiba, artisan de l’Indépendance tunisienne

Le cas de la Tunisie s’inscrit dans cette mouvance émancipatrice portée à la fois par des hommes et par des femmes qui fréquentaient les partis politiques et les organisations féministes mondiales. Dans son ouvrage Notre femme aux yeux de la société et de la religion, Tahar Haddad, syndicaliste et auteur tunisien, soulève dès 1930 la question du statut personnel des femmes auprès de l’opinion publique.

Haddad défend l’égalité totale entre hommes et femmes, y compris en matière d’héritage. Il est certainement un précurseur, puisque même Habib Bourguiba, le premier président tunisien, n’inscrit pas ce principe dans le Code du statut personnel (CSP) promulgué en 1956, soit trois ans avant la Constitution. Haddad suscite la colère des conservateurs et est cloué au pilori pour ses idées avant-gardistes, tout comme le sera plus tard Bourguiba par le courant islamiste rétrograde suite à la promulgation du CSP. D’ailleurs, leurs deux tombes furent profanées après la Révolution du 14 janvier 2011 par des extrémistes islamistes.

Le CSP, tremplin de la libération des femmes tunisiennes

Dès 1856, le ministre Khair-Eddine, acteur important du mouvement réformiste tunisien, demandait l’instruction des femmes et la modernisation du système politique fondée sur la conciliation des apports occidentaux avec l’Islam. Le CSP de 1956 en est le legs, puisqu’il né d’un modernisme venu d’Occident et d’Orient.

De 1930 à 1955, plusieurs journaux publient des articles sur la dot, la polygamie, le voile, l’enseignement et le droit de vote des femmes. Le CSP est le résultat d’un mouvement intellectuel en faveur d’un meilleur statut des femmes tunisiennes, mouvement porté par le président Bourguiba, qui avait alors réussi à réaliser une symbiose entre les exigences d’une culture nationale et l’attrait des modèles occidentaux. Pour Bourguiba, « l’élément nouveau et révolutionnaire qui marque la nouvelle loi, c’est l’interdiction de la polygamie ». Cette nouvelle politique met fin à une longue tradition discriminatoire à l’égard des femmes (polygamie, répudiation unilatérale, droit de contrainte matrimoniale sans toucher à l’inégalité successorale). Un an après, l’émancipation politique suit l’émancipation familiale : en 1957, la femme bénéficie du droit vote et de l’éligibilité aux élections municipales.

La bataille du voile

Comme dans la plupart des pays musulmans et arabes, l’émancipation des femmes s’est cristallisée autour de la bataille du voile. L’activiste tunisienne Habiba Menchari en réclame l’abolition lors d’une conférence à Tunis en 1924 et, joignant l’acte à la parole, se découvre le visage en ôtant son voile. Quatre ans plus tard, elle plaide l’abolition de la polygamie. Au cours des années 1924 et 1929, deux interventions de Menchari et de la militante féministe Manoubia Ouertani suscitent le scandale auprès des conservateurs qui y voient les premiers résultats de l’instruction des femmes et de l’influence de l’Occident. Plusieurs débats journalistiques amorcent une prise de conscience de la nécessité d’obtenir l’égalité entre les hommes et les femmes.

Dans cette première partie du XXe siècle, plusieurs leaders musulmans épousent la cause des femmes : le roi du Maroc et le monarque d’Afghanistan encouragent leurs filles à enlever leur voile en public, dans un désir de prouver la modernisation de leurs pays respectifs. Le retrait du voile est donc un mouvement émancipateur qui traverse certains pays musulmans, arabes ou non, à cette époque. De la même manière, nous assistons à un mouvement de régression qui traverse aujourd’hui ces pays, à cause d’un islamisme politique soutenant l’égalité entre citoyens, mais la refusant pourtant aux femmes.

La Révolution du 14 janvier 2011

De multiples ONG féministes et humanistes se sont créées au lendemain de la Révolution du 14 janvier, toutes mobilisées dans la bataille démocratique qui se poursuit pour la levée des réserves à la Convention des Nations unies sur l’élimination de toutes formes de discriminations contre la femme (CEDAW).

L’Association Égalité et Parité est mise sur pied en avril 2011 dans le but de contribuer à l’adoption de la loi sur la Parité. Le regroupement se spécialise dans la sensibilisation, la formation et le lobbying, et a joué un rôle important dans le projet de constitutionnalisation des droits des femmes et dans la mobilisation de la société civile à chaque fois que le parti au pouvoir semblait déraper. Elle a aussi joué un rôle clé dans la mise en réseau de plusieurs jeunes ONG réunies dans la Coalition pour les Femmes de Tunisie, fondée en septembre 2012 pour structurer les réactions des ONG face à la remise en cause de leurs droits, et pour également exiger une nouvelle Constitution démocratique et égalitaire.

Ces ONG ont une lutte commune : l’inscription dans la Constitution du principe de l’égalité totale, la séparation du politique et du religieux et la dimension universelle des Droits Humains et des droits des femmes en particulier.


Crédit photo : Faïza Skandrani