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La longue marche vers la liberté des médias en Tunisie

Messaoud Romdhani, 1er novembre 2012

Avant le 14 janvier 2011, les médias tunisiens étaient l’un des trois piliers fondamentaux de la dictature de Ben Ali, avec la police et la justice. La censure touchait tous les domaines d’expression : de l’information aux arts et à la littérature. Un puissant appareil policier, doté de moyens technologiques perfectionnés surveillait l’Internet ; les journalistes critiques ou désobéissants étaient harcelés, parfois battus et emprisonnés. Les médias, publics ou privés, n’étaient que des instruments de propagande de l’État, et ceux qui les dirigeaient étaient méticuleusement choisis pour ne rien laisser échapper à la censure.

Cette puissante machine de censure ne pouvait tout contrôler : les réseaux sociaux déviaient souvent les fermetures grâce à des proxys, et la population regardait le réseau Al Jazeera pour se tenir au fait des événements dans le pays. De plus, quelques journaux d’opposition résistaient tant bien que mal les saisies fréquentes et la censure.

Après la révolution

Après la chute du régime de Ben Ali, le paysage médiatique est devenu plus libre, plus audacieux et pluriel. Les publications écrites et les chaînes de radio se sont multipliées témoignant du climat de liberté qui soufflait sur la Tunisie nouvellement libérée.

À ce point, le peuple ne ressentait plus le besoin d’exiger une plus grande liberté d’expression. Il demandait plutôt la régularisation du secteur à travers des réformes et une législation plus adaptée. La haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, en collaboration avec le gouvernement provisoire de Caid Essebsi, a alors pris des mesures importantes pour réformer le secteur à travers un cadre juridique qui assurerait à la fois la liberté d’expression et la possibilité d’accès à l’information, tout en garantissant un minimum de déontologie et d’éthique à la profession.

Déception

On s’attendait à ce que le climat de liberté se renforce après les élections du 23 octobre 2011, à la suite de la constitution d’un gouvernement démocratiquement élu. Or, les premiers signes de déception commencent à poindre au cours du mois qui suivit l’élection du nouveau gouvernement à majorité islamiste. À ce jour, les décrets garantissant la protection des journalistes et établissant la fondation des médias indépendants n’ont pas été adoptés.

Qui plus est, le nouveau gouvernement a procédé à des nominations à des postes-clés de personnes connues pour leur relation étroite avec l’ancien régime. Selon le Syndicat des journalistes tunisiens (SNJT), le pays assiste à un retour aux anciennes méthodes ainsi qu’une volonté de domestiquer les médias. Le syndicat a d’ailleurs organisé un rassemblement en collaboration avec la société civile le 9 janvier 2012 afin de dénoncer la mainmise politique du nouveau pouvoir sur les médias publics, des pratiques qui « rappellent celles de l’ancien régime déchu ».

Il semblerait également que de critiquer le gouvernement puisse encore mener à l’emprisonnement. Fin août, le producteur de La logique politique, une émission satirique, a reçu la demande du conseiller du premier ministre de retirer l’émission. Suite à son refus, un mandat d’arrestation a été placé contre lui en rapport à une affaire de malversations remontant au temps de Ben Ali et dont l’accusé principal est toujours libre.

Les attaques fréquentes contre les journalistes sont également inquiétantes. Selon le bureau de Reporters sans frontières à Tunis, les journalistes tunisiens ont été la cible de 130 agressions depuis le 1er janvier 2012. Pire encore, « ces agressions n’ont pas été sanctionnées » insiste le chef du bureau, Olivier Gré.

Revendications

La nomination de Kamel Labidi, journaliste exilé au temps de Ben Ali et connu pour sa compétence et son intégrité, à la tête d’une instance indépendante pour la Réforme de l’information et de la communication quelques semaines seulement après la Révolution a été saluée de toutes parts. Toutefois, Labidi a décidé de quitter ses fonctions en juillet 2012 pour trois raisons :

- D’abord, le recours du gouvernement à « la censure et à la désinformation, comme au temps de Ben Ali » ;

- Ensuite, son refus d’appliquer les décrets 115 et 116 afin de protéger les journalistes et d’établir un cadre régulateur pour les médias audiovisuels, ainsi que son rejet du décret 41 relatif à la liberté d’accès à l’information et aux documents administratifs ;

- Finalement, les nominations controversées à la tête des médias, nominations imposées sans consultations des parties prenantes.

Ces nominations sont à l’origine du bras de fer entre le gouvernement et les journalistes, conflit dont le point culminant fut le 17 octobre 2012 quand le SNJT organisa une grève générale, une première dans l’histoire de la Tunisie et du monde arabe. La réussite de la grève, suivie à plus de 90 % selon les estimations, et le mouvement de solidarité aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays constituent des preuves tangibles que le pays ne veut plus revenir en arrière et que le climat de la peur a commencé à se dissiper. Aucun gouvernement ne peut prétendre qu’il est démocratique et essayer de domestiquer la presse. Comme le scandaient les journalistes durant la manifestation du 17 octobre, il n’y a « pas de démocratie sans médias indépendants ».

Les demandes du peuple et des journalistes reflètent les exigences d’une démocratie naissante : inclure la liberté de la presse et d’expression dans la Constitution, renoncer aux nominations partisanes et mettre en œuvre les décrets 115 et 116, relatifs à la liberté de presse, d’édition et d’impression et de l’indépendance de l’audiovisuel.

En réponse aux mouvements de protestations de la société civile et à la grève des journalistes du 17 octobre dernier, le gouvernement a commencé à céder. Il a annoncé qu’il appliquerait les décrets 115 et 116, garantissant ainsi la liberté de la presse.

Beaucoup reste à faire. Les médias n’ont gagné que quelques batailles dans cette guerre pour la liberté. Une guerre contre un pouvoir qui essaie par tous les moyens de mettre la liberté d’expression sous sa botte à travers des nominations partisanes à la tête des médias, des harcèlements de journalistes et l’élargissement du champ du « Sacré », utilisé comme épée de Damoclès contre l’épanouissement de l’art, de la créativité et des critiques.


Crédit photo : flickr / slevenback