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La rigidité de Madrid entraînera-t-elle l’envol des Catalans ?

Mélissa DesGroseilliers, 1er novembre 2012

Depuis le début des années 2000, la lutte sociale pour l’indépendance s’intensifie en Catalogne. Manifestations monstres, rejet du paternalisme fiscal imposé par le gouvernement de Mariano Rajoy et indifférence à l’Espagne sont au cœur d’une contestation croissante. Devant les récentes impasses avec le gouvernement central, le président catalan, Artur Mas, a annoncé des élections législatives anticipées pour le 25 novembre et proposé la tenue d’un référendum sur l’autodétermination, ce que Madrid conteste.

Lutte sur fond de déboires économiques

D’après un sondage du quotidien barcelonais La Vanguardia, 54,8% de la population catalane serait actuellement en faveur de l’indépendance de la région, alors que ce taux a toujours avoisiné les 15% au cours des trente dernières années.

La région de la Catalogne, autrefois l’une des plus prospères de l’Espagne, est aujourd’hui la plus endettée. Le gouvernement catalan croit que les problèmes financiers proviennent en grande partie du système de répartition fiscale entre les régions. Madrid refuserait de renégocier un pacte fiscal, et ce malgré le fait que la Catalogne s’endette de près de 16 milliards d’euros par année selon l’institut catalan de la Statistique.

Selon les estimations de la police régionale, près d’un million et demi de manifestants ont affirmé dans les rues de Barcelone leur désir de voir leur région devenir « un nouvel État d’Europe » le 11 septembre dernier, date de la fête nationale catalane. Sur une population de 7 millions et demi d’habitants, c’est près de 20% des Catalans qui ont clamé ce désir d’indépendance.

L’autonomie élargie vacille au détriment de la langue

La non-viabilité économique de la Catalogne au sein de l’Espagne n’est pas le seul motif de cette lutte sociale. En effet, cela vient s’ajouter à la perte de pouvoirs importants au niveau de la langue et de la juridiction.

En 2006, la Catalogne avait reçu le statut d’autonomie élargie qui établissait, entre autres, la langue catalane comme langue préférentielle dans les médias, l’éducation et l’administration, et ce statut accordait une indépendance presque totale au pouvoirs judiciaires de la région. Il y a deux ans, le tribunal constitutionnel d’Espagne soustrayait ces dispositions. La décision fut suivie le lendemain d’une contestation de plus d’un million de personnes dans les rues de Barcelone.

Jean-Rémi Carbonneau, doctorant en sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal, explique que la situation en Catalogne pourrait être comparable à celle d’un Québec en 1995 au sein duquel, à la suite d’une victoire du OUI au référendum sur l’indépendance, la Cour suprême aurait invalidé ce référendum. « L’autonomisme a été la marque de commerce des Catalans depuis la transition démocratique après Franco. Mais depuis le recours en inconstitutionnalité du statut d’autonomie, c’est un paradigme qui tend à se modifier pour se diriger vers l’indépendantisme », ajoute-t-il.

Le retrait du statut préférentiel de la langue catalane fut un coup dur pour la culture régionale : « au niveau identitaire en Catalogne on se voit de plus en plus Catalan et Européen, mais de moins en moins Espagnol. Pour plusieurs, l’Espagne est un pays qui est très rigide et centraliste », soutient Jean-Rémi Carbonneau.

Le politicologue établit un parallèle avec la situation de la langue française au Québec. « Dans le troisième article de la Constitution espagnole, on impose le castillan à tout le monde et ont créé une asymétrie linguistique en faveur du castillan. Autrement dit, tous les castillanophones sont chez eux en Espagne, mais ce n’est pas le cas des catalanophones », ajoute-t-il. Pour lui, la situation actuelle serait l’équivalent d’une « Constitution canadienne qui imposerait aux citoyens canadiens le devoir d’apprendre l’anglais et le droit de s’en servir partout ».

Une lutte différente de celle du Québec ?

Selon un questionnaire de l’Institut Gesop, 68% des citoyens catalans en faveur de l’indépendance le seraient pour des raisons économiques, contre 29% qui attribueraient leur nationalisme à une indifférence à l’Espagne. Pour Carbonneau, il serait incorrect de justifier la réaction de la population uniquement par la crise économique actuelle. « On voit souvent dans la presse européenne continentale que le mouvement en catalogne est égoïste et qu’il s’agit principalement d’un désir de ne pas partager les impôts », avance-t-il. « C’est faux : ils ont tellement fait de paiements de transfert, c’est comme si l’Alberta était aujourd’hui appauvrie en raison de la péréquation ». Ainsi, l’effort fiscal des Catalans n’a pas été récompensé par des concessions politiques, linguistiques ou culturelles puisque le statut d’autonomie accordé en 2006 a été amoindri.

Vers le scrutin du 25 novembre

À la différence du Québec, selon la Constitution, les régions d’Espagne ne sont pas en droit d’organiser des référendums. Le président catalan, Artur Mas, a toutefois exprimé sa volonté d’en tenir un « avec ou sans l’accord de Madrid ». Le nouveau chef du parti socialiste en Catalogne, Isidre Molas, a quant à lui proposé de faire un référendum sur le fédéralisme et de faire de l’État espagnol un État fédéral comme au Canada.

Selon des prédictions du quotidien barcelonais La Vanguardia, le Parlement catalan comporterait 70% de députés souverainistes après les élections législatives du 25 novembre prochain.

Sceptique, Jean-Rémi Carbonneau pense plutôt qu’« une plus grande marge de la population pourrait être en faveur de la fédéralisation de l’Espagne plutôt qu’en faveur de l’indépendance. Par contre, vu la rigidité du gouvernement, il serait étonnant que Madrid accepte. Beaucoup d’observateurs ne croient plus à cette option », conclut-il.


Crédit photo : flickr / Queralt Vegas