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Microcrédit menacé : 8,5 millions de Bangladais pourraient être affectés

Marie-Eve Lefebvre, 1er novembre 2012

Il y a trente ans, le professeur Muhammad Yunus amorçait un projet universitaire qui deviendrait sept ans plus tard la Grameen Bank, une initiative qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 2006 et qui a placé le microcrédit sur la scène internationale.

En avril dernier, Yunus s’est vu forcé d’abandonner son titre de directeur général de la banque à la suite d’un long bras de fer juridique l’opposant à la première ministre du Bangladesh. Depuis, plusieurs observateurs craignent que le gouvernement ait l’intention de prendre le contrôle de la Grameen, détenue pour l’instant à 97% par des clients-emprunteurs issus des strates les plus pauvres de la société bangladaise.

Success story bangladaise

Indépendante du gouvernement depuis 1983, la Grameen Bank s’est d’emblée spécialisée dans le microcrédit. Le principe est simple : si les grandes banques refusent de prêter aux plus pauvres sous prétexte qu’ils ne sont pas solvables, alors il faut s’assurer qu’ils puissent les rembourser en faisant des prêts à plus petite échelle. Les taux de remboursement actuels font d’ailleurs mentir la croyance populaire selon laquelle on ne doit prêter qu’à ceux qui possèdent déjà de l’argent. En effet, selon les données de la Grameen, plus de 98% des prêts sont remboursés dans les délais convenus.

L’ensemble des actionnaires est constitué de près de 5,5 millions d’emprunteurs ayant acheté des parts du groupe Grameen. L’institution compte près de 8,5 millions de clients qui sont à 95% des femmes. L’importante place accordée aux femmes est également reflétée par les positions hiérarchiques élevées qu’elles tiennent au sein de l’organisation : le conseil d’administration de la banque est constitué de 12 personnes, dont neuf sont des emprunteuses issues de milieux défavorisés.

Social business

La Grameen est bien plus qu’une banque. « Il y a environ cinquante compagnies sous le nom de Grameen, que j’ai créées pour résoudre des problèmes sociaux », affirme Yunus dans une entrevue accordée au Nouvel Observateur en juin dernier. « Je ne possède aucune action dans aucune d’entre elles. Ce sont des entreprises à but non lucratif, personne ne peut les posséder, et leurs profits sont réinvestis dans l’entreprise », ajoute-t-il. Ce sont donc les emprunteurs qui perçoivent les bénéfices réalisés par les activités diverses du groupe Grameen, avec un taux de dividende de l’ordre de 20 %.

C’est ce que Yunus appelle du social business, qu’il décrit dans son livre Vers un nouveau capitalisme comme étant « une entreprise créée pour répondre à des objectifs sociaux. Un social business est une société qui ne distribue pas de dividendes. […] Au lieu de cela, les profits réalisés par l’entreprise restent en son sein afin de financer son expansion, de créer de nouveaux produits ou services, et de faire davantage de bien dans le monde ».

Les critiques du modèle de Yunus

Bien que Muhammad Yunus soit récipiendaire d’une centaine de prix et qu’il soit convié comme conférencier partout dans le monde, son modèle d’affaires est contesté.

Sa vision parfois jugée romantique du capitalisme est largement critiquée dans les milieux altermondialistes. Dans Vers un nouveau capitalisme, ses propositions ne sortent pas du cadre de pensée néolibéral et il conçoit tous ses projets de social businesses comme devant être des initiatives individuelles. Par exemple, il encourage les plus pauvres à s’organiser pour obtenir des polices d’assurance-maladie abordables au lieu de suggérer que le Bangladesh mette sur pied un système public universel.

Les hauts taux d’intérêts pratiqués par les institutions de microcrédit sont également dénoncés. En 2010, l’incapacité de rembourser des microprêts aux taux d’intérêts aussi élevés que 40 % a provoqué une vague de suicides en Inde, pays voisin du Bangladesh.

Yunus condamne vivement ces pratiques usurières et soutient que les taux d’intérêt doivent être limités à environ 20% - soit 10% au-dessus du coût de la ressource, afin de couvrir les frais de fonctionnement. Pourtant, il s’agit-là d’une valorisation de l’endettement plutôt que de l’épargne.

Le microcrédit ne devrait pas être considéré comme le seul instrument d’autonomisation des femmes et de lutte contre leur pauvreté. Dans un article intitulé Derrière le mythe du microcrédit, la coordinatrice du Réseau Genre en Action, Elisabeth Hoffmann, affirme que « le microcrédit ne peut porter ses fruits que s’il est accompagné de formations de qualité, de services sociaux efficaces pour soulager les femmes dans leur responsabilités envers la famille, des appuis à leurs organisations, un meilleur accès à des postes politiques pour faire valoir leurs besoins et intérêts et – last but not least – des hommes qui changent aussi ». Des systèmes de micro-épargne seraient peut-être plus adaptés et exerceraient probablement moins de pression sur les femmes, en misant moins sur l’endettement et plus sur les investissements.

Yunus éjecté

Fin 2010, surfant sur la vague des critiques en provenance des milieux altermondialistes, la première ministre bangladaise Sheikh Hasina Wajed accusait Yunus d’enfermer des millions de pauvres dans l’endettement et de s’enrichir sur leur dos. En même temps, le gouvernement entamait les procédures visant à destituer Yunus de ses fonctions de directeur général de la banque, ce qu’ils firent en mars 2011.

Dans une loi adoptée par décret présidentiel le 23 août dernier, le gouvernement bangladais a considérablement réduit le pouvoir des membres du conseil d’administration de la banque. Traditionnellement, ce conseil, composé en majorité d’emprunteuses élues démocratiquement par les actionnaires, nommait le directeur général de la banque. Avec la nouvelle loi, ce pouvoir de nomination revient unilatéralement au président du conseil, lui-même nommé par le gouvernement. Plusieurs craignent maintenant une réorientation des politiques entrepreneuriales de la banque.

Si le gouvernement décidait de s’approprier les revenus engendrés par le groupe, cela constituerait en effet un impressionnant pactole : les entreprises réunies sous la bannière Grameen ont des actifs estimés à 1,6 milliard de dollars. La Grameen est un levier politique puissant et il est à craindre que le gouvernement bangladais, fréquemment la cible d’allégations de corruption, utilise à mauvais escient l’argent de millions de petits emprunteurs.


Crédit photo : fotopedia / Ellie Van Houtte