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Le Manifeste des Enfants du Vent

Kevin Gravier, 1er novembre 2012

Attention ! Vous entrez dans une zone fictive. Le Journal des alternatives a reçu un conte d’anticipation et vous le présente...

Il sera une fois la reconnaissance de paternité du plus vieux vagabond du monde, le Vent.

Celui qui n’a de cesse de courir les chemins fait, à la croisée d’entre eux, un constat bouleversant : là, au milieu de cette vie humaine qu’il rythme par ses caprices, des êtres partagent ses traits. Qu’ils soient adoptés par la rue ou élevés par la campagne, ils sont tout autant que lui invisibles, dépouillés et libres.

Leurs semblables les qualifient de laissés-pour-compte, mais pour le Vent, il ne fait aucun doute qu’ils sont bien plus que cela.

Un jour, ces hommes et ces femmes, ces jeunes et ces anciens, captent l’attention mondiale lors d’une allocution devant l’Assemblée générale des Nations Unies.

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Mesdames, Messieurs,

En l’an 2000, le concert des nations se donnait ici-même pour objectif de réduire la pauvreté afin que le millénaire qui s’ouvrait à elles soit celui du développement. Dès lors, la pauvreté est devenue une cible à combattre, à éliminer. Aujourd’hui, l’accusée vous fait face et exige un droit de réponse.

Nous, pauvres désignés par d’aveugles statistiques, souhaitons d’abord rappeler au monde le visage humain de la pauvreté, non pour apitoyer mais pour rapprocher du cœur ce que l’on s’efforce d’éloigner des yeux.

Nous, êtres égaux en droit et en dignité, condamnons cependant l’exploitation abusive de notre image et de celle de nos enfants, souvent sans notre permission, au profit de campagnes larmoyantes dont nous sommes l’objet sans pour autant être les bénéficiaires.

Nous, victimes sauvées malgré elles et parfois contre elles, n’acceptons plus d’être réduits à une main tendue, n’acceptons plus des protectorats quand nous souhaitons des partenariats.

Nous, nantis d’un capital sous-estimé, dénonçons l’escroquerie par laquelle une pauvreté exclusivement économique se fait passer pour une indigence générale, niant ainsi nombre de richesses non convertibles en or.

Nous, majorité réduite au silence, accusons la main invisible du marché de bâillonner la liberté d’expression, rendant assourdissante la parole de celui qui possède au détriment de celui qui sait.

Nous, experts non consultés, rappelons que l’on ne guérit pas un mal en étouffant ses symptômes, et que la pauvreté est bien plus une conséquence qu’une cause, bien plus un état qu’une attitude, car, entre autres :

- ce ne sont pas ses spéculations qui affament les populations, la pauvreté n’a pas accès aux places boursières ;

- ce n’est pas à son profit que tant de familles sont expulsées de leurs terres, la pauvreté n’est pas une grande propriétaire ;

- ce ne sont pas ses poches que remplissent ces hommes, femmes et enfants soumis à l’esclavage, la pauvreté n’exploite personne ;

- ce ne sont pas ses armes, ni ses intérêts qui alimentent les conflits, la pauvreté se contente d’y sacrifier chair et espoirs ;

- ce ne sont pas ses slogans, ni ses images qui cadencent notre quotidien, la pauvreté est un trop petit actionnaire du monde médiatique ;

- ce ne sont pas ses industries qui empoisonnent notre eau, notre air et nos terres ou qui jouent avec notre santé, la pauvreté n’a pas d’impératifs économiques ;

- ce ne sont pas ses arguments que retiennent nos gouvernements, la pauvreté n’est pas dans les couloirs de nos instances de pouvoir.

Nous n’affirmons pas que la pauvreté est une vertu ; nous remarquons qu’elle n’a pas les moyens d’être un vice dangereux pour l’humanité.

En conséquence, nous, membres des Nations Unies, suggérons à leur assemblée une autre méthode de travail, nous lui suggérons de combattre, réduire et éliminer, non plus l’extrême pauvreté mais les excès de la richesse économique.

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Ce jour, le monde a découvert que le Vent avait des enfants, capables comme lui de se faire entendre. Quant à savoir si la tribune leur a été accordée de gré ou de force, l’Histoire ne le dit pas encore.


Crédit photo : Kevin Gravier