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Sun News : une tribune pour le Parti conservateur ?

Marie-Eve Lefebvre, 1er octobre 2012

Les stratégies de communication du gouvernement Harper sont la cible de nombreuses critiques depuis son arrivée au pouvoir en 2006. L’information qui émane du gouvernement est de plus en plus contrôlée, les entrevues avec le premier ministre sont accordées au compte-goutte et les conférences de presse sont remplacées par des communiqués officiels. En parallèle, le géant des médias Québecor et ses filiales de Sun Media recrutent des collaborateurs ayant milité et œuvré au sein de différents gouvernements conservateurs. Dans ce contexte, plusieurs s’inquiètent de la qualité de l’information émanant de l’empire médiatique, soulignant qu’il présente de plus en plus d’opinion et de sensationnalisme, au détriment d’un journalisme de faits et d’analyses.

L’enjeu est d’autant plus important que le virage à droite semble se confirmer. L’empire de Pierre Karl Péladeau en a fait la démonstration lors de la mise en ondes en 2011 du réseau d’information en continu Sun News, chaîne qui s’est ouvertement donné pour mandat de défendre les idées et intérêts de la droite. Depuis, plusieurs observateurs, dont la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), s’inquiètent de la place plus en plus importante que prennent les idées et les valeurs du gouvernement conservateur dans cette tribune télévisée.

Harper et le contrôle de l’information

Les entraves au droit public à l’information se sont multipliées dès le premier mandat du gouvernement Harper. Les journalistes sont nombreux à rapporter des comportements restreignant leur accès au premier ministre, par exemple l’obligation de fournir leurs questions à l’avance sous peine de ne pas pouvoir les poser ou les limites au nombre de questions et au temps alloué à chacune des réponses. Ce faisant, le gouvernement conservateur peut à la fois contrôler son image et éviter de se retrouver confronté à des questions épineuses.

Un autre frein à la libre circulation des connaissances est la nouvelle procédure imposée à tout chercheur fédéral, qu’il soit scientifique, médecin ou analyste. Celui-ci doit depuis 2008 obtenir une approbation du « quartier général des relations avec les médias » avant de s’adresser directement aux journalistes.

Brian Myles, président de la FPJQ, constate en effet des difficultés d’accès aux détenteurs de l’information. « La situation est particulièrement critique à Ottawa, où les journalistes doivent régulièrement se contenter de réponses par courriel dépourvues de sens pour compléter leurs reportages », écrit-il dans un communiqué.

Pour ces raisons, de nombreuses associations professionnelles de journalistes, dont l’Association canadienne des journalistes (ACJ) et la FPJQ, dénonçaient déjà en juin 2010 la culture du secret adoptée par le gouvernement. Dans une lettre ouverte publiée en 2010, l’ACJ déplorait le fait que « la transparence [ait] cédé le pas à une forme de propagande léchée dont l’objectif est de manipuler l’opinion publique ».

Une chaîne conservatrice ?

La chaîne télévisée d’information continue Sun News Network est surnommée par ses détracteurs la « Fox News du Nord » étant donné sa ligne éditoriale ouvertement de droite. À sa mise en ondes en avril 2011, le réseau comptait déjà de nombreux opposants inquiets d’une possible ingérence conservatrice dans la ligne éditoriale de Sun News.

En effet, quelques mois avant le lancement officiel de la chaîne, La Presse Canadienne révélait que le premier ministre Harper avait tenu une rencontre secrète avec Rupert Murdoch, propriétaire du réseau américain Fox News au printemps 2009 et que le directeur des communications du premier ministre, Kory Teneycke, y avait également assisté.

M. Murdoch ne rencontre que très rarement des chefs d’État, mais c’est le fait que Teneycke ait donné sa démission au premier ministre quatre mois après la rencontre pour être immédiatement engagé à titre de conseiller par Québecor pour développer le concept de Sun News qui a fait sourciller les journalistes.

À la fin de son contrat, Teneycke est nommé dirigeant de l’agence de presse Québecor Media International à Ottawa, ce qui provoque cette fois-ci l’ire de la communauté journalistique. Comment, se demande-t-on, est-il possible pour lui d’assurer une couverture politique neutre d’un gouvernement dont il dirigeait les communications jusqu’à tout récemment ? Devant la controverse, Teneycke démissionne. Il est toutefois réembauché discrètement quatre mois plus tard pour chapeauter la mise en ondes de Sun News. En plus de son rôle de président de la chaîne, il est aujourd’hui vice-président au développement de Québecor.

Kory Teneycke n’est pas une exception. Pierre Karl Péladeau recrute depuis la fin des années 1990 des militants conservateurs comme Brian Mulroney, Luc Lavoie et Ezra Levant pour leur offrir divers postes d’influence chez Québecor.

Des pistes de solution

La liberté de presse est censée garantir la pluralité et la diversité de l’information. De nos jours, au contraire, la convergence des médias de masse menace directement sa qualité et la variété de ses sources. Dans le climat actuel, comment veiller à ce que les médias canadiens demeurent critiques et indépendants de tout pouvoir politique ?

En janvier 2011, la FPJQ recommandait au gouvernement du Québec la création d’une commission parlementaire qui se pencherait sur la convergence et la concentration de la presse. « [A]lors que le monde des médias connaît des bouleversements sans précédents, il est impérieux de revenir examiner en détail la concentration de la propriété des médias et ses conséquences sur la société », peut-on lire dans un mémoire remis au gouvernement québécois. Jusqu’ici, les demandes de la FPJQ sont restées lettre morte.

Comment faire pour assurer la diversité des points de vue et empêcher le monopole de la diffusion d’informations par un seul empire médiatique ? Que faire si cet empire est intimement lié au parti au pouvoir et choisit de retransmettre les messages du parti au pouvoir sans les analyser ni les critiquer ?

Certaines solutions semblent s’imposer : d’abord, une révision de la législation ainsi que des pouvoirs conférés au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), qui a pour mission d’assurer le respect des normes éthiques et déontologiques liées à la profession. Mais pour ce faire, il est essentiel de mettre de l’avant la création d’un titre de journaliste professionnel et par conséquent d’un code de déontologie qui lierait légalement à la fois les journalistes et les entreprises de presse.


Crédit photo : Joe Lencioni/shiftingpixel.com