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Les effets néfastes du fracking en dépit du moratoire sur les gaz de schiste

Jacinthe Leblanc, 1er octobre 2012

Au milieu des années 1990, l’entreprise canadienne Corridor Resources a obtenu des permis d’exploration gazière et pétrolière pour le gisement Old Harry, situé dans le golfe du Saint-Laurent, à 80 km des Îles-de-la-Madeleine. Plus récemment, en 2007, le Québec a fait face à un autre enjeu de taille sur le territoire de la Montérégie : les gaz de schiste. Quel est le lien entre le gisement pétrolier en haute mer et les gaz de schiste ? Tous deux pourraient requérir la fracturation hydraulique pour aller chercher la ressource naturelle tant convoitée. Au lendemain de la première journée mondiale pour stopper la fracturation hydraulique et à l’aune d’un changement de gouvernement au Québec, qu’en est-il réellement de cet enjeu ?

La fracturation hydraulique, ou fracking, est un procédé qui consiste à envoyer une grande quantité d’eau, de sable et de produits chimiques à haute pression dans la terre pour briser les roches et ainsi libérer le gaz naturel. Cette méthode est utilisée dès lors qu’il y a présence de schistes, des roches à l’aspect feuilleté, et de gaz ou de pétrole. C’est pour cela que nous parlons de gaz, de pétrole ou d’huile de schiste. La technique de fracturation est employée autant sur terre qu’en mer.

La méthode est extrêmement controversée, tant au niveau des impacts, des connaissances scientifiques que de la philosophie qui sous-tend l’insatiable besoin humain en énergie. Plusieurs dénoncent les sérieux problèmes qu’elle engendre tels que la contamination de l’eau et des nappes phréatiques, l’augmentation de gaz à effets de serre dans l’atmosphère, la destruction des terres ou les tremblements de terre plus fréquents.

Vu l’époustouflante mais fragile biodiversité de l’estuaire du Saint-Laurent et les problèmes que la technique génère, les groupes citoyens et écologistes des Îles-de-la-Madeleine soutiennent qu’il serait préférable d’avoir un moratoire sur l’exploration et l’exploitation pétrolière par fracturation hydraulique en haute mer. En effet, rien ne permet de croire que les communautés côtières sont à l’abri d’une catastrophe de l’ampleur de celle causée par Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique. En 2010, cette plateforme pétrolière a explosé, puis provoqué un incendie et une marée noire créant un désastre écologique majeur.

Le traitement des eaux usées

La nécessité de traiter les eaux usées résiduelles est une importante problématique liée à la fracturation. Au Québec, seule la ville de Huntingdon s’est lancée dans cette aventure de façon systémique, rappelle Claude Perron, militant en Montérégie et impliqué avec le Comité vigilance gaz de schiste du Suroît. La ville était même prête « à vendre de l’eau aux compagnies gazières qui en ont un besoin incommensurable », poursuit-il.

Un rapport commandé par le Vérificateur général du toxicologue Raymond Van Coillie de l’Université de Sherbrooke indique que les stations d’épuration québécoises ne sont pas en mesure de recevoir et de traiter les eaux usées provenant de la fracturation hydraulique. Qui plus est, les stations municipales pourraient se voir contaminer par les produits toxiques des eaux.

Comment gère-t-on les eaux usées alors ? Il faut procéder par bassin de décantation où les matières en suspens finiront par se déposer dans le fond pour donner des boues contaminées. Ces dernières seront éventuellement étendues dans les champs aux alentours. Cependant, « ces métaux lourds et ces produits toxiques ne s’en vont pas, ils restent », précise Claude Perron.

La faute au néolibéralisme ?

Selon M. Perron, qui est aussi professeur retraité de science politique, il n’y a pas d’idéologie spécifique qui sous-tend cette exploitation des ressources naturelles à tout prix, qu’il s’agisse de gaz ou de pétrole. Il blâme plutôt « l’idée qu’il faut créer de la richesse avant de la distribuer ».

Le besoin de créer des emplois et de tout concevoir en termes économique dépasse les idéologies politiques puisque tous les politiciens et politiciennes de toutes les allégeances, à quelques exceptions près, parlent d’économie et de création de richesse. L’humain se trouve aliéné dans des concepts de productivisme et de croissance infinie. Ce qui rend difficile la cohésion entre l’exploitation sans fin et l’autonomie individuelle.

L’analyse politique de M. Perron trouve écho chez Annie Landry, porte-parole du regroupement citoyen Énergie Alternative basé aux Îles-de-la-Madeleine. Dans cette région, il est question de fracturation hydraulique en haute mer avec le gisement Old Harry, mais pas sur la terre ferme. Malgré cette absence de fracking sur terre, « beaucoup de dimensions sont les mêmes (puisqu’on) est exactement dans le même système, avec les mêmes compagnies, les mêmes secrets », explique-t-elle. À ce sujet, il faut savoir que Gastem, une entreprise d’exploration pétrolière et gazière, a acquis les claims du territoire madelinot en 2008. Encore aujourd’hui, très peu d’information est disponible au sujet de l’exploration et de l’exploitation du gaz naturel.

Quoi faire alors ?

La question se pose d’elle-même. Avec le projet Old Harry qui est à cheval entre Terre-Neuve et Québec, les Madelinots espèrent que le gouvernement péquiste prolongera le moratoire en vigueur depuis 2004 sur la partie québécoise. En effet, celui-ci pourrait être levé avec la fin des évaluations environnementales stratégiques prévue en février 2013.

Or, freiner Terre-Neuve dans sa volonté d’aller de l’avant avec le projet est difficile selon Annie Landry. « Les seuls qui auraient pu nous aider à nous défendre un peu ou à nous protéger un peu contre Terre-Neuve, c’est le gouvernement fédéral ! Là, il n’y a absolument plus rien. Même les normes environnementales sont révisées à la baisse », indique-t-elle.

La porte-parole d’Énergie Alternative se réjouit toutefois de l’annonce faite par la ministre des Ressources naturelles, Martine Ouellet, concernant le moratoire sur les gaz de schiste. Elle ne peut toutefois pas s’empêcher de constater qu’il demeurera possible pour les compagnies de forer dans les autres régions, dont celle de la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine.

L’annonce de la ministre Ouellet laisse donc place à une célébration mesurée : « un moratoire, quand on regarde dans un dictionnaire, ça veut dire délai. C’est une pause. Ce n’est pas de dire un non définitif », nuance Claude Perron.

Solidarité internationale

Sur la scène internationale, plusieurs organisations ont signé une déclaration commune contre la fracturation lors du Sommet des peuples en juin dernier. La déclaration, signée à Rio par entre autres Alternatives et l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique, dénonce la fracturation comme « une des “fausses solutions” de l’économie verte ». Une journée internationale de lutte s’est d’ailleurs tenue le 22 septembre dernier dans plus de 20 pays. La solidarité dont les organismes font preuve est nécessaire pour démontrer, encore une fois, aux gouvernements et aux industries que peu importe où la fracturation hydraulique se fait, les dégâts sont les mêmes.


Crédit photo : Geograph.org.uk / Bob Embleton