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Devons-nous fuir le nucléaire ?

Annabelle Caillou, 1er octobre 2012

Près d’un an après la catastrophe de Fukushima au Japon, l’énergie nucléaire est au cœur d’un questionnement mondial. Les études ne cessent de se multiplier pour affirmer ou infirmer les dangers du nucléaire. À l’heure des remises en question, le Québec a annoncé la fermeture de la centrale nucléaire Gentilly-2. Le 29 septembre, les médias nous apprenaient qu’Hydro-Québec recommandait cette fermeture. Un important gain pour les groupes citoyens et écologistes.

En 2011, une étude publiée par l’Agence de santé et des services sociaux de Mauricie a constaté une augmentation de 27 % des cas de cancers infantiles autour de Gentilly-2 sur la période 2000-2004. Une étude similaire, nommée KiKK, a été réalisée en 2007 en Allemagne. Elle relève une augmentation de 220 % des cas de leucémies chez les enfants de moins de cinq ans, dans un rayon de cinq kilomètres des centrales nucléaires.

Ces données sont dévoilées en septembre 2012 dans le documentaire Gentilly or not to be de Guylaine Maroist et Éric Ruel. Plusieurs membres du mouvement Sortons le Québec du nucléaire (MSQN) ont participé à ce documentaire dans le but de sensibiliser la population. Constitué notamment de chercheurs et de médecins, le mouvement lutte depuis près de quatre ans contre la réfection de la centrale Gentilly-2 située dans la ville de Bécancour.

La réaction de la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN) a été vive. Sur son site, elle a accusé le documentaire de « semer des inquiétudes infondées concernant la sûreté de la centrale de Gentilly-2 et de la filière nucléaire en général » et de rapporter « des faits et des interprétations erronées ».

En cherchant à réfuter les affirmations faites dans le documentaire, la CCSN tient néanmoins des propos qui font sourciller. Elle assure que les fluctuations dans les taux de cancers sont « normales et temporaires », ajoute que les « rejets minimes des centrales nucléaires ne posent pas de dangers à la santé humaine » et répète que le niveau d’exposition des résidents aux rayonnements « n’a pas d’effets négatifs observables sur la santé ».

Chien de garde de l’industrie nucléaire

Pour Michel Duguay, physicien nucléaire et membre du MSQN, la CCSN est plus soucieuse de l’industrie du nucléaire que du public. « La Commission canadienne de sûreté nucléaire s’annonce comme chien de garde. Mais c’est le chien de garde de l’industrie du nucléaire. Elle fait la promotion des réacteurs nucléaires » a souligné Michel Duguay lors d’une entrevue.

Il déplore que la CCSN ait approuvé la réfection de Gentilly-2 sans avoir en main le rapport d’analyse d’Hydro-Québec. En février 2012, elle a aussi accordé un permis d’exploitation du réacteur de Pointe Lepreau au Nouveau-Brunswick, malgré les inquiétudes entourant le risque de séismes.

En dépit des risques encourus, la loi canadienne est très permissive en ce qui a trait aux réglementations du nucléaire. Selon elle, le niveau de tritium toléré dans l’eau potable est de 7000 becquerels (Bq) par litre (L) d’eau. Près de la centrale de Pickering, aux abords du Lac Ontario « des taux allant jusqu’à 695 becquerels par litre d’eau ont été constatés près de la frontière américaine », constate Michel Duguay. Ce niveau reste en deçà de la norme canadienne, mais il demeure alarmant lorsqu’on prend le temps de le comparer. En effet, la norme aux États-Unis est de 740 Bq/L et de 100 Bq/L en Europe.

Vers un retrait du nucléaire

Le 21 septembre dernier, le gouvernement de Pauline Marois a annoncé la fermeture de Gentilly-2. Pour les militants antinucléaires, il s’agit d’une belle victoire. Toutefois, les fervents de cette énergie contestent cette décision « précipitée ». Le chef par intérim du Parti libéral du Québec, Jean-Marc Fournier, souligne qu’aucune analyse n’a été faite sur les coûts de la fermeture. Pourtant, il y quelques jours, Hydro-Québec a recommandé au gouvernement la fermeture de la centrale nucléaire prédisant des coûts de réfection trop élevés en comparaison à ceux de son déclassement.

Il ne faut toutefois pas oublier que pour réellement sortir le Québec du nucléaire, la province ne doit pas s’engager dans l’exploitation de mines d’uranium, rappelle dans un communiqué de presse Ugo Lapointe, porte-parole de la coalition Pour que le Québec ait meilleure mine.

Apprendre de Fukushima

Au lendemain de la catastrophe nucléaire de Fukushima, le Japon a mandaté une commission d’enquête indépendante pour comprendre les causes de la catastrophe. Dix-huit mois plus tard, le Japon a annoncé l’arrêt de la production nucléaire d’ici 2042.

Publié en juillet dernier, la commission considère dans son rapport que « l’accident était le résultat de la collusion entre le gouvernement, les personnes responsables de réglementations et [la compagnie exploitant la centrale nucléaire] TEPCO ».

Ces derniers auraient sous-estimé le danger et pris des mesures insuffisantes quant à une telle catastrophe. De plus, « la direction de TEPCO était consciente des retards dans les travaux antisismiques et des mesures contre les tsunamis et savait que Fukushima Dai-ichi était vulnérable », souligne la commission. Elle recommande également la création d’un nouvel organisme de réglementation et une réforme des lois du pays entourant l’énergie nucléaire.

Et l’Europe ?

Très dépendant du nucléaire, le continent européen tend à s’en retirer progressivement. En 2011, à la suite des résultats de l’étude Kikk et de la catastrophe de Fukushima, l’Allemagne a annoncé l’arrêt de ses 17 réacteurs. La Suisse, la Belgique et l’Italie l’ont suivi.

La France, sous un gouvernement socialiste depuis peu, semble à la veille d’un tournant décisif vis-à-vis du nucléaire. Pour des raisons de sécurité à la suite d’un accident, le président français, François Hollande, a annoncé la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim. En 2013, une loi sur l’environnement énoncera les nouvelles visées du gouvernement, dont une réduction de l’utilisation du nucléaire de 75 à 50 % d’ici 2025.


Crédit photo : Flickr/TtotheStreet sous license Creative Commons