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Nouveau jalon dans l’histoire des luttes pacifiques au Québec

Normand Beaudet, 22 septembre 2012

Le tra­vail pour com­prendre la lutte du « Prin­temps Qué­bé­cois » est en cours. Le Centre de res­sources sur la non-violence (CRNV) vient tout juste de pu­blier un « Ca­hier de la non-violence » issu d’une étroite col­la­bo­ra­tion avec des étu­diantes fé­mi­nistes mi­li­tantes en lien avec la CLASSE in­ti­tulé Prin­temps qué­bé­cois : non-violence et déso­béis­sance ci­vile.

De la lutte étu­diante au Prin­temps Érable

Au prin­temps 2012, l‘histoire de la lutte pa­ci­fique au Québec se sera consi­dé­ra­ble­ment en­ri­chie. Une re­ten­tis­sante vic­toire, bien en­tendu par­tielle, c’est le ré­sultat de la lutte po­pu­laire pa­ci­fique pi­lotée par le mou­ve­ment étu­diant. Le mou­ve­ment so­cial et com­mu­nau­taire aura beau­coup à ap­prendre de ce mou­ve­ment nou­veau genre.

Le 13 fé­vrier 2012, les as­so­cia­tions étu­diantes du Québec s’engagent dans un mou­ve­ment de grève pour s’opposer au désir du gou­ver­ne­ment Cha­rest d’augmenter de 75 % sur cinq ans les frais de sco­la­rité dans les Uni­ver­sités. Le gou­ver­ne­ment de la pro­vince, n’étant plus en phase avec les ci­toyens, ou­blie que la po­pu­la­tion de­meure for­te­ment at­ta­chée à un sys­tème édu­catif qui fa­vo­rise l’accessibilité à prix abor­dable des études uni­ver­si­taires. Ce sys­tème est sans contredit une des « pierres d’assises » de l’émancipation des Qué­bé­cois de­puis la « Ré­vo­lu­tion tranquille ».

C’est de cette me­nace à l’accessibilité qu’une in­croyable lutte po­pu­laire et pa­ci­fique émergera.

Ac­tions di­ver­si­fiées et créatives.

De nom­breuses ma­ni­fes­ta­tions et oc­cu­pa­tions ont lieu et im­pres­sionnent par leur fré­quence, leur créa­ti­vité, leur am­pleur et la di­ver­sité des moyens de lutte uti­lisés. On parle de cen­taines d’actions conduites par les mi­li­tants étu­diants, de membres d’associations étu­diantes et de ci­toyens en pro­ve­nance de mi­lieux très différents.

Dans une cer­taine mou­vance anti-mondialisation et anar­chiste, quelques unes sur­tout avant les mo­bi­li­sa­tions de masses, tournent à l’affrontement avec les forces po­li­cières. Mais le 22 mars et le 22 avril, le « Jour de la terre », consti­tuent sans contredit des points tour­nants. De gi­gan­tesques marches so­li­daires qui re­groupent des cen­taines de mil­liers de ci­toyens par­courent les rues de Mont­réal. Les groupes de cas­seurs sont de plus en plus perçus comme mar­gi­naux et leurs actes de pro­vo­ca­tion, in­ef­fi­caces, sont contestés.

Le mou­ve­ment de grève a le vent dans les voiles et dès le 1er mai 175 000 étu­diants des as­so­cia­tions col­lé­giales et uni­ver­si­taires com­posent le mou­ve­ment de grève gé­né­rale illi­mité et se­ront le ferment d’un vaste mou­ve­ment de lutte so­cial qui ébran­lera toutes les ré­gions de la pro­vince. Ins­pirés par les prin­cipes de lutte au­to­nome de la CLASSE, les groupes d’action, mul­tiples, re­fusent d’aviser les au­to­rités des ac­tions, des cibles et des iti­né­raires. Les dé­pla­ce­ments sont im­pro­visés ; ce qui per­turbe jour après jour le fonc­tion­ne­ment de la mé­tro­pole du Québec, la ville de Montréal.

In­tran­si­geance et judiciarisation.

Malgré la crois­sance ra­pide du mou­ve­ment et les pres­sions conti­nues de la rue, le pre­mier mi­nistre Cha­rest campe dans une po­si­tion d’intransigeance et re­fuse même de ren­con­trer les di­ri­geants étu­diants. Cer­tains amé­na­ge­ments sont pro­posés via sa mi­nistre, mais la ligne de la hausse des frais, « chacun doit faire sa part », est main­tenue. En pa­ral­lèle le gou­ver­ne­ment fa­ci­lite et en­cou­rage une ju­di­cia­ri­sa­tion du conflit en in­ci­tant et fa­ci­li­tant le dépôt d’injonctions et de pour­suite en re­cours col­lec­tifs d’étudiants contre les obs­truc­tions au fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions d’éducation des As­so­cia­tions étu­diantes. C’est un vé­ri­table cul de sac politique.

Au lieu d’intimider et de dé­cou­rager la mo­bi­li­sa­tion, ces gestes at­tisent la lutte. Les ma­ni­fes­ta­tions se mul­ti­plient. La force po­li­tique que constitue cette mo­bi­li­sa­tion jeu­nesse est in­con­tes­table et mè­nera à un vé­ri­table dé­ra­page dé­mo­cra­tique du gou­ver­ne­ment en place.

La po­pu­la­tion est in­dis­posée. Le gou­ver­ne­ment est forcé d’agir. Ce gou­ver­ne­ment qui ter­mine son troi­sième mandat, est à un an d’une échéance élec­to­rale obligée ; et son pou­voir est miné par de nom­breux scan­dales de cor­rup­tion. La ligne dure face à la rue pour­rait ral­lier son élec­torat, il joue le tout pour le tout. Malgré la forte pres­sion qui se main­tient et une exas­pé­ra­tion des ci­toyens, le pre­mier mi­nistre Cha­rest re­fuse toute conces­sion et dé­pose le projet de loi 78. Adopté le 18 mai, cette loi a pour but de per­mettre aux étu­diants de re­ce­voir l’enseignement dis­pensé par les éta­blis­se­ments de ni­veau col­lé­gial et uni­ver­si­taire aux­quels ils sont inscrits.

La loi spé­ciale im­pose d’importantes contraintes au droit de ma­ni­fester, de pi­queter et d’imposer les dé­ci­sions prises lors des as­sem­blées gé­né­rales étu­diantes. Mais sur­tout, cette loi pré­voit des pé­na­lités fi­nan­cières tel­le­ment éle­vées pour les as­so­cia­tions étu­diantes, qu’elle semble viser à en finir avec le droit d’association des étu­diants. Cette loi lève une in­di­gna­tion gé­né­ra­lisée au­près de tous les ac­teurs so­ciaux de la province.

Po­pu­la­ri­sa­tion de la lutte.

C’est un point tour­nant de la lutte. Un vé­ri­table prin­temps qué­bé­cois, un « Prin­temps Érable » émerge. L’intransigeance, la ré­pres­sion, do­cu­mentée par les ré­seaux so­ciaux, et main­te­nant une Loi Spé­ciale au­to­ri­taire ; tout cela concourt, pour les mou­ve­ments so­ciaux déjà exas­pérés par le gou­ver­ne­ment, à mo­tiver le sou­lè­ve­ment. Et c’est la déso­béis­sance pa­ci­fique des masses qui s’en suit.

Les ma­ni­fes­ta­tions de­viennent quo­ti­diennes et un vé­ri­table concert de cas­se­roles se fait en­tendre dans la mé­tro­pole. Ce mou­ve­ment conta­mine la pro­vince, est res­senti dans tout le pays. L’enjeu de la lutte étu­diante com­mence à faire le tour de la pla­nète. Les ac­teurs so­ciaux et une im­por­tante tranche de la po­pu­la­tion est in­di­gnée et défie en masse et quo­ti­dien­ne­ment la Loi. Les au­to­rités po­li­cières ne sont plus ni avi­sées des ma­ni­fes­ta­tions quo­ti­diennes ni de leur trajet. Soir après soir, les ma­ni­fes­ta­tions par­tant de la Place Émilie Ga­melin en plein centre-ville sont dé­cla­rées illé­gales par les forces de l’ordre. Des mil­liers de per­sonnes, étu­diants, mi­li­tants et simples ci­toyens in­di­gnés dé­fient la loi que les forces po­li­cières n’osent pas mettre en application.

L’action ci­toyenne do­ré­na­vant agré­mentée du bruit des cas­se­roles est dé­fiante, pa­ci­fique et mas­sive. Do­ré­na­vant, c’est la rue contre le gouvernement.

De la rue au scrutin

La rue ne lâche pas prise.

Confiant qu’une fuite en avant lui per­met­trait de ga­gner tous ses paris, le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois de­vance sa dé­ci­sion de tenir des élec­tions et dé­cide de tenir le scrutin en été, en pleine lutte so­ciale. Le pari est que l’électorat du statut quo, fi­dèle au gou­ver­ne­ment, vo­tera et per­mettra une ré­élec­tion. On mise aussi sur le fait qu’une ma­jo­rité de la po­pu­la­tion s’opposant au gou­ver­ne­ment sera en va­cances ; et que les jeunes vou­lant dé­faire le gou­ver­ne­ment et qui ne votent que peu, se­ront dif­fi­ci­le­ment mo­bi­li­sables en cette pé­riode. De plus, le moindre dé­ra­page dans la lutte so­ciale pour­rait souder une part consi­dé­rable de la po­pu­la­tion der­rière le gouvernement.

Dès l’annonce de la cam­pagne élec­to­rale, le gou­ver­ne­ment af­fiche ses cou­leurs c’est : « la loi et l’ordre ; contre la rue » et la confé­rence de presse qui lance la cam­pagne at­taque di­rec­te­ment le lea­der­ship étu­diant. Plu­sieurs voient en ce geste po­li­tique un pur ma­chia­vé­lisme ; une ac­tion po­li­tique de ma­ni­pu­la­tion honteuse.

La ré­ac­tion po­pu­laire à cette dé­ci­sion po­li­tique est tout ce qu’il y a de plus im­pres­sion­nante. On en­tend cer­tains ap­pels à confronter la loi et le gou­ver­ne­ment sor­tant, en cam­pagne élec­to­rale ; mais rien de tout ça ne se réa­lise. Pre­mière salve du mou­ve­ment étu­diant ; le porte-parole de l’association étu­diante la plus ra­di­cale, la CLASSE, Ga­briel Nadeau-Dubois, dé­mis­sionne. Il était l’ennemi ciblé par le Pre­mier Mi­nistre au lan­ce­ment de la cam­pagne. Un se­cond leader des as­so­cia­tions étu­diantes Léo Bureau-Blouin an­nonce sa can­di­da­ture au Parti-Québécois, le parti d’opposition. Puis, Mar­tine Des­jar­dins de la Fé­dé­ra­tion uni­ver­si­taire an­nonce la mo­bi­li­sa­tion des jeunes pour le scrutin. Dé­fi­ni­ti­ve­ment, la joute se fera dans l’arène électorale.

Par, on ne sait quelle magie ou quelle stra­tégie, la lutte passe clai­re­ment et ins­tan­ta­né­ment de la rue aux urnes. Les unes après les autres, les as­sem­blées gé­né­rales étu­diantes an­noncent une trêve élec­to­rale et des as­sem­blées suite au scrutin pour dé­cider des moyens pour pour­suivre de la lutte. Le gou­ver­ne­ment est dans la brume to­tale pour sa ba­taille élec­to­rale, il n’a plus d’ennemi pal­pable ; la rue ne risque plus de dé­raper et les at­taques contre la vio­lence de la rue ne porte plus.

Quelques ac­tions d’occupation bruyante de lo­caux en fin re­vien­dront mettre à l’agenda de la fin de cam­pagne les en­jeux étu­diants. La cam­pagne du gou­ver­ne­ment sor­tant ne lè­vera plus !

La vic­toire !

Au len­de­main de l’élection, la chute de ce gou­ver­ne­ment, très proche des in­té­rêts fi­nan­ciers est bru­tale. Même le pre­mier mi­nistre Cha­rest n’est pas élu dans sa propre cir­cons­crip­tion. Le Parti Qué­bé­cois, dont l’option sou­ve­rai­niste ne semble plus mo­bi­liser au­tant, est élu mi­no­ri­taire dans une élec­tion avec un taux re­cord de par­ti­ci­pa­tion de 74 %.

Même es­sen­tiel­le­ment non-violente, une lutte so­ciale me­nace et per­turbe les gens. Un vé­ri­table choc viendra ternir cette vic­toire de la lutte so­ciale, le soir du 4 sep­tembre, la pre­mière mi­nistre in­dé­pen­dan­tiste élue, Pau­line Ma­rois échappe par mi­racle à un at­tentat politique.

L’attentat, conduit par un an­glo­phone per­turbé par l’atmosphère de gué­rilla pa­ci­fique, mais acri­mo­nieuse des der­niers mois échoue de près. L’arme du dé­rangé, une AK-47 s’est en­raillée avant d’entrer dans la salle des fes­ti­vités de la vic­toire du nou­veau gou­ver­ne­ment. La nou­velle pre­mière mi­nistre an­nonce qu’elle an­nu­lera la hausse des frais de sco­la­rité. Le nou­veau gou­ver­ne­ment an­nonce aussi qu’il abro­gera la loi spé­ciale. Il s’en est fallu de peu !

Léo Bureau-Blouin, ex pré­sident de l’association col­lé­giale de­vient le plus jeunes dé­puté élu de l’histoire de l’Assemblée na­tio­nale du Québec. Les pré­si­dentes des fé­dé­ra­tions étu­diantes col­lé­giale et uni­ver­si­taire af­firment qu’avec les an­nonces du nou­veau gou­ver­ne­ment le conflit est ter­miné. Mais l’association étu­diante la plus mi­li­tante la Coa­li­tion large des as­so­cia­tions pour une so­li­da­rité syn­di­cale étu­diante (CLASSE) veut, à ce jour, pour­suivre la lutte, et vise main­te­nant le re­tour à la gra­tuité sco­laire qui a été la base de la « Ré­vo­lu­tion tran­quille » des an­nées 60.

Une page im­por­tante de la lutte so­ciale qué­bé­coise vient de s’écrire, elle a dé­montré la force et le pou­voir d’un peuple in­digné qui se mo­bi­lise et passe à l’action. Ce prin­temps a dé­montré que, contrai­re­ment aux croyances ré­pan­dues, la mo­bi­li­sa­tion so­ciale pa­ci­fique est pos­sible et peut mener à des gains importants.

Le contexte d’attentat raté nous rap­pelle aussi la fra­gi­lité de l’exercice de la lutte po­pu­laire. Le défi de ce mou­ve­ment reste par contre le même que par­tout ailleurs ; suite à d’importants gains, com­ment main­tenir la pres­sion po­pu­laire pour forcer un chan­ge­ment en profondeur ?


Voir en ligne : Cahiers du socialisme