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L’étude qui remet en cause l’avenir des 46 OGM autorisés en Europe

Ivan de Roy, 19 septembre 2012

C’est la première étude indépendante de cette ampleur : une recherche menée en secret depuis 2008 pour évaluer les éventuels effets nocifs des aliments transgéniques. Les résultats, publiés par le Criigen, sont plus qu’alarmants. Les rats nourris avec un OGM de Monsanto développent des tumeurs et connaissent une mortalité précoce. Cette étude mettra-t-elle fin à l’omerta sur la recherche scientifique concernant les OGM ?

C’est une première mondiale. Une étude pour évaluer la toxicité – ou non – des OGM a été menée depuis 2008 dans le plus grand secret, sous l’égide du professeur de biologie moléculaire Gilles-Eric Séralini et du Criigen (Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique). Quatre ans de recherche dans un discret laboratoire de l’Ouest de la France. Et un budget de 3,2 millions d’euros, financé par une fondation suisse (la Fondation pour le progrès de l’homme, FPH) et par une association regroupant de grands dirigeants d’entreprise, comme Gérard Mulliez, fondateur d’Auchan ou Jean-Pierre Blanc, des cafés Malongo. « Un OGM et un pesticide ont été évalués pour leurs impacts sur la santé plus longuement et complètement que les agences sanitaires, les gouvernements, les industriels et d’autres chercheurs ne l’ont jamais fait », précise le Criigen. Les résultats de cette étude, dont on attend une publication détaillée, sont plus qu’alarmants.

On connaît les problèmes de contaminations d’autres cultures par les OGM, ou les transformations que ces organismes provoquent chez certains nuisibles, devenant plus résistants encore aux pesticides. Et surtout, la dépendance qu’engendrent les OGM vis-à-vis des grandes firmes. Les agriculteurs y recourant se livrant pieds et poings liés à Monsanto, BASF ou Syngenta. Mais leur dangerosité ou leur innocuité sur l’être humain n’avaient jamais encore été clairement évaluées. Une étude menée par Monsanto elle-même sur ses maïs OGM (Mon810, Mon863 et NK603) montrait des effets notoires sur les reins, le foie ou les globules sanguins. Mais les failles constatées dans le protocole d’analyse de Monsanto laissaient ouverte la polémique sur les interprétations statistiques.

Omerta sur la recherche

Des chercheurs ont payé le prix fort pour avoir publié leurs propres résultats. En 1998, le professeur britannique Aprad Pusztai rend publiques les conclusions de son étude menée sur des rats alimentés avec des pommes de terre transgéniques. Les cobayes sont victimes de malformations et de déficiences immunitaires. Aprad Pusztai est démis de ses fonctions au sein de l’Institut de recherche Rowett (Royaume-Uni)… qui était financé par Monsanto. Au début des années 2000, une chercheuse italienne de l’université d’Urbino (Italie) reproduit une étude toxicologique menée par Monsanto sur des souris nourries au soja transgénique, et révèle de graves conséquences sur les testicules des animaux. Les crédits de recherche lui sont immédiatement coupés.

En 2009, c’est Christian Vélot, docteur en biologie du CNRS, qui se voit remercier de l’Institut de génétique et microbiologie de l’Université Paris Sud (Orsay) où il travaille. Il est jugé trop critique envers les OGM. Ignacio Chapella, de l’université de Berkeley, qui a décelé des contaminations OGM sur le maïs mexicain, ou le biologiste français Robert Bellé, qui a montré le caractère cancérigène de l’herbicide phare de Monsanto, le Round-up, subissent des sorts similaires quelques années plus tôt.

46 OGM autorisés en Europe

Pendant ce temps, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) ne cesse de rendre des avis positifs sur la commercialisation de cultures transgéniques. 46 OGM sont actuellement autorisés à la mise sur le marché dans l’Union européenne (26 variétés de maïs, 8 de coton, 7 de soja, 3 de colza, 1 pomme de terre, une betterave), et deux à la mise en culture (maïs et pomme de terre). « Nous estimions collectivement qu’il était impossible de laisser les choses en l’état compte tenu des conséquences potentielles sur la santé humaine de tous les consommateurs d’OGM, et que des études sérieuses devaient impérativement être menées. Puisque nous nous heurtions à un mur, il fallait trouver une solution », explique Corinne Lepage, députée européenne et fondatrice du Criigen.

Décision est donc prise par les membres du Criigen de mener leur propre étude indépendante. Un OGM– le NK 603 – est clandestinement mis en culture selon un cahier des charges très strict. Clandestinement, car « Monsanto interdit en effet à tous les utilisateurs de ses semences de les utiliser eux-mêmes ou de les vendre à des fins de recherche », précise Corinne Lepage, dans son livre « La vérité sur les OGM, c’est notre affaire » (à paraître le 21 septembre, aux Editions Charles Léopold Mayer, fondées par la FPH). Une fois récoltés, le maïs OGM sert à fabriquer des croquettes pour rats. Certaines croquettes ne contiennent aucun OGM, les autres sont dosées à 11%, 22% et 33% de maïs transgénique, pour étudier les effets selon les quantités avalées par les rats. Chaque « cohorte » de rats (10 mâles et 10 femelles) est nourrie avec le même type d’aliments. Il s’agit aussi de bien dissocier les effets sanitaires spécifiques aux OGM de ceux liés au pesticide, Roundup. Chaque semaine pendant deux ans, urine et sang des 200 rats ont été analysés.

Tumeurs et mortalité précoce

« Les trois premiers mois, c’est-à-dire durant la période de test utilisée par Monsanto et validée par tous les organes d’expertise et les décideurs publics, il ne s’est rien passé ou presque rien. Aucun effet apparent ne s’est manifesté », raconte Corinne Lepage. Mais à partir du 4ème puis du 6ème mois, des tumeurs apparaissent chez les rats nourris aux OGM, en particulier les femelles. En plus des tumeurs, de nombreux problèmes se manifestent : nécroses du foie, affections des reins, et mortalité accrue chez les rats nourris aux OGM.

Ces pathologies sont-elles transposables à l’homme ? « Très généralement, oui, mais pas toutes », répond l’équipe de recherche. « Le moindre signe de toxicité chez le rat doit être pris en compte pour l’interdiction d’un produit. (...) Les perturbations hormonales sont en tout cas pertinentes chez la femme pour contribuer aux tumeurs du sein et les effets hépatorénaux ont été retrouvés in vitro sur des cellules humaines. » [1] Les résultats détaillés de l’étude doivent être publiés par la revue scientifique états-unienne Food and Chemical Toxicology et en France sur le site du Criigen (si leurs problèmes informatiques se règlent…) [2].

Principe de précaution

Le gouvernement n’a pas tardé à réagir :« Cette étude semble confirmer l’insuffisance des études toxicologiques exigées par la règlementation communautaire en matière d’autorisation de mise sur le marché de produits transgéniques. Elle valide la position de précaution prise par le Gouvernement français sur le moratoire des cultures OGM », ont conjointement réagi Delphine Batho (Écologie), Marisol Touraine (Santé) et Stéphane Le Foll (Agriculture). Les ministres ont saisi l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) à propos du maïs NK 603, en attente d’autorisation en Europe. La même agence qui, en octobre 2009, avait délivré un avis favorable à cet OGM [3]... « Cette étude montre enfin que nous avons raison et qu’il est urgent de revoir rapidement tous les processus d’évaluation des OGM », commente de son côté José Bové, député européen (EELV). En plus des 46 OGM mis sur le marché, 17 sont en attente d’une autorisation auprès de la Commission européenne.

« Je ne doute pas un instant que la publication de notre étude donne lieu à une charge massive de la part à la fois des producteurs d’OGM et des organes de l’expertise qui depuis des années couvrent l’organisation de l’ignorance scientifique », reconnaît Corinne Lepage. Le protocole de recherche et les résultats détaillés de l’étude seront décortiqués. D’autant qu’elle a été menée par des chercheurs connus pour leur hostilité aux OGM. Mais l’équipe du Criigen n’est pas moins impartiale que celles qui travaillent pour le compte des agro-semenciers afin de constituer leurs dossiers de demande d’autorisation. Les futurs pourfendeurs de cette recherche citoyenne appelleront-ils à leur tour à la réalisation de recherches indépendantes, financées sur fonds publics, afin de se prévenir de tout conflits d’intérêt ? Rien n’est moins sûr.


Voir en ligne : Basta mag