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Les provocateurs savent que la politique et la religion ne font pas bon ménage

Robert FISK, 16 septembre 2012

Et voilà, un autre petit malin vient d’enflammer le Moyen Orient : on a diffusé des caricatures du Prophète puis on a brûlé un exemplaire du Coran et maintenant on sort une vidéo sur des "terroristes" dépouillés de leurs biens et un faux désert. Les auteurs de la vidéo, des chrétiens occidentaux, se cachent quelque part (ce qui est indispensable pour une bonne publicité) pendant que des innocents sont asphyxiés, ont la tête tranchée et sont tués d’une manière ou d’une autre- la vengeance des Musulmans outragés venant par la même "prouver" que les colporteurs d’ordures racistes ont raison quand ils disent que l’Islam est une religion violente.

Les provocateurs savent bien que la politique et la religion ne font pas bon ménage au Moyen-Orient. Ils sont pareil. Christopher Stevens, ses collègues diplomates de Benghazi, les prêtres d’Afrique et de Turquie, le personnel de l’ONU en Afghanistan ; Ils ont tous payé à la place de ces "prêtres chrétiens", ces "caricaturistes" ces "cinéastes" et ces "auteurs" - les guillemets marquent la différence entre ces illusionnistes et les authentiques prêtres, caricaturistes, cinéastes et auteurs - qui ont décidé de provoquer 1,6 milliards de Musulmans en toute connaissance de cause.

Quand une caricature danoise montrant le Prophète Mohamed avec une bombe dans son turban a été publiée dans un journal jusqu’alors inconnu, l’ambassade danoise à Beyrouth a été incendiée. Quand un pasteur texan a décidé "de condamner le Coran à mort", on a sorti les couteaux en Afghanistan -je laisse de côté le petit incident du Coran brûlé "accidentellement" par le personnel étasunien de la base de Bagram. Et maintenant un film délibérément insultant provoque le meurtre d’un des meilleurs diplomates du Département d’État.

A beaucoup d’égards, nous somme en terrain familier. Dans l’Espagne du 15ième siècle, des caricaturistes chrétiens ont représenté le Prophète en train de faire des choses innommables. Et -juste pour qu’on ne s’imagine pas que soyons nous-mêmes blancs comme neige- quand un cinéma parisien a sorti un film dans lequel le Christ faisait l’amour à une femme, le cinéma a été incendié, un spectateur a été tué et l’assassin s’est révélé être chrétien.

Grâce à nos merveilleuses technologies nouvelles, cependant, il ne faut plus qu’une paire de malades pour déclencher une guerre miniature dans le monde musulman en quelques secondes. Je doute fort que le pauvre Christopher Stevens - un homme qui comprenait vraiment le monde arabe, à la différence de la plupart de ses collègues - ait eu le temps d’entendre parler du "film" qui a déclenché le raid contre le consulat étasunien de Benghazi et causé sa mort. C’est une chose de déclarer sans réfléchir que les États-Unis vont partir en "croisade" contre Al-Qaïda – merci, George W. Bush – mais c’en est une autre de d’insulter, tout à fait délibérément, tout un peuple. Cette sorte de racisme exerce beaucoup d’influence sur les esprits dérangés.

Et Al-Qaïda - supplanté par les révolutions arabes qui se battent pour leur dignité et non pour un califat de Bin Laden sur le Moyen-Orient - a-t-il décidé de profiter des doléances populaires pour avancer la cause islamique ? Le gouvernement largement impuissant de la Libye blâme les Étasuniens eux-mêmes pour la mort de Steven - parce que le consulat aurait dû être évacué - et suggère que la clique de Kadhafi est derrière l’attaque. C’est ridicule. Si la milice armée de Benghazi, qui s’est prénommée "les adeptes de la loi Islamique" a d’autres armes qu’un téléphone, alors il faut soupçonner Al-Qaïda d’être de la partie.

Ironiquement, les temps sont mûrs pour un débat sérieux entre les Musulmans, sur une réinterprétation du Coran par exemple ; mais la provocation occidentale -et hélas elle est bien occidentale - ne permet pas à ce débat de s’instaurer. Et nous pendant ce temps, nous nous glorifions d’être des champions de la "liberté de la presse". Un rédacteur en chef de Nouvelle Zélande m’a dit un jour avec fierté que son propre journal avait aussi publié la caricature du Prophète avec une bombe dans le turban. Mais quand je lui ai demandé s’il avait l’intention de publier une caricature d’un rabbin avec une bombe sur la tête la prochaine fois qu’Israël envahirait le Liban, il m’a tout de suite répondu que ce serait de l’antisémitisme.

C’est là où le bât blesse évidemment. Certaines choses dépassent les bornes à juste titre. Mais pour d’autres, il n’y a pas de bornes du tout. Plusieurs animateurs de radio m’ont demandé hier si l’agitation au Caire et à Benghazi avait été programmée pour "coïncider avec le 11 septembre". Il ne leur est tout simplement pas venu à l’idée de se demander si les provocateurs avaient délibérément choisi cette date pour diffuser leur vidéo.


Robert Fisk est le correspondant du journal The Independent pour le Moyen Orient. Il a écrit de nombreux livres sur cette région dont : The Great War for Civilisation : The Conquest of the Middle East.

Voir l’original en ligne sur le site Le Grand Soir.

Crédit photo : Le Grand Soir.