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Regards sur les mouvements de contestation de la crise en Europe

Éloïse Gérard, 31 août 2012

Lors d’un entretien[1] donné en février 2010 au sujet de la crise en Europe, le sociologue Alain Touraine déclarait que l’important si l’on veut n’est pas de redresser l’économie mais d’être capable de dire quelles sont nos orientations en termes de valeurs afin de « réanimer le vide social ». Il ajoutait que nous avons besoin d’une vision complètement novatrice qui fasse table rase du passé. Dans ce contexte, qu’en est-il revendications entendues dans les rues européennes ? La contestation espagnole, grecque, et islandaise des derniers mois signale-t-elle la présence de mouvements sociaux d’un genre nouveau ?

L’Espagne à l’origine

Le mouvement des indignés, qui se traduit par une contestation populaire et des vagues mobilisations massives, a d’abord pris naissance en Espagne. C’est le 15 mai 2011, à Puerta del Sol que l’agitation a débuté. Un mois plus tard, en juin 2011, plus de 250 000 Espagnols se trouvaient dans la rue, lors d’une des plus grandes manifestations qu’ait connues le pays. Les Espagnols subissaient alors les conséquences d’un plan de rigueur de 50 milliards d’euros annoncé par le premier ministre au début de 2010.

Plus d’un an après le début du mouvement en Espagne, la récession, l’augmentation de la dette et les nouvelles coupes budgétaires continuent de sévir. L’ardeur des manifestants ne faiblit donc pas. Toutefois, le mouvement a dû changer de forme pour survivre. Il s’est décentralisé avec la création d’environ 120 assemblées de quartier dans la capitale espagnole. L’initiative veut aussi promouvoir la démocratie participative. En effet, l’un des slogans du mouvement des Indignés est « démocratie réelle maintenant » (« Democracia Real Ya »).

Au travers de ces assemblées, de nouvelles initiatives collectives sont nées comme les échanges de service au travers des « banques du temps ». Ces nouvelles formes de protestation proposent la route du changement souhaité. Aussi, une campagne de lutte contre les expulsions et le respect des droits des immigrants détenus a été menée avec un certain succès, toujours à un niveau local. Le mouvement des Indignés est donc indéniablement favorable à la mobilisation communautaire et à la décentralisation du pouvoir.

Depuis l’expérience espagnole, le mouvement des Indignés s’est propagé à travers l’Europe. Les États-Unis ont eux aussi connu une vague de manifestations avec le mouvement « Occupy » de l’année dernière. Le mouvement s’est même rendu en Israël où, en juillet 2011, plus de 150,000 personnes ont pris les rues d’assaut au cours de la plus grande manifestation que le pays avait connu depuis des décennies.

La Grèce en état de choc

En Grèce, les mobilisations contre les mesures d’austérité de plus en plus se terminent souvent par des heurts violents avec la police. Les mouvements sociaux grecs ont progressivement placé la résistance sur le terrain politique, et pas seulement sur le terrain économique, social et matériel. Leurs principales revendications sont l’arrêt des politiques d’austérité, mais aussi le renversement d’un gouvernement jugé illégitime et la restauration d’une «  démocratie réelle  ».

Le point culminant des mobilisations est l’énorme manifestation qui eut lieu le 12 février 2012, le jour du vote du dernier plan d’austérité. Des centaines de milliers de personnes ont alors encerclé le Parlement alors que les parlementaires votaient le mémorandum, le nouveau plan d’austérité de la troïka (UE – FMI - Banque Centrale Européenne).

Aux élections du 6 mai 2012, la défaite des deux partis qui avaient appliqué l’austérité fut cuisante, tandis que la gauche radicale réalisa une percée historique. Le parti Syriza, passant de 4,6 % à 17 % par rapport aux dernières élections législatives, a fait campagne sur le rejet du mémorandum de la troïka. Il est proche des mouvements sociaux qui ont été à l’avant-scène des mobilisations récentes.

L’Islande de tous les possibles

Lorsque fin 2008, les banques islandaises sont balayées par la crise financière et mettent l’île à genoux, tous les ingrédients sont présents pour une cure d’austérité. Et pourtant, la gauche, qui arrive au pouvoir pour la première fois de l’histoire, ne fait pas ce choix : la révolution des casseroles fait rage. Devant le Parlement, tous les samedis, les manifestants ont été de plus en plus nombreux à Reykjavik. On a dénombré jusqu’à 6 000 manifestants dans un pays qui compte 300 000 habitants.

Très vite, l’influence des manifestants se fait sentir. Le Parlement vote plusieurs projets de loi pour rembourser, à la demande de l’Union européenne, ses dettes auprès du Royaume-Uni et des Pays-Bas à la hauteur de 3,9 milliards d’euros. Le Président de la République islandaise ne les promulguera toutefois pas sous la pression de la rue. En effet, à deux reprises, les Islandais ont exprimé très clairement leur refus de payer pour la faillite des banques : 93%, puis 58% des votants ont rejeté l’accord négocié par leur gouvernement lors des deux referenda organisés le 26 mars 2010 et le 9 avril 2011.

Des mouvements anti-austérité et opposés aux gouvernements : un genre nouveau ?

Les mouvements sociaux qui se sont manifestés dans plusieurs pays européens depuis que ces derniers sont durement frappés par la crise économique seraient d’un genre nouveau. En effet, l’on remarque que si leurs principales revendications étaient, dans un premier temps, l’arrêt des politiques d’austérité, ils s’inscrivent maintenant de manière plus large dans la critique des régimes politiques et le questionnement de la légitimité des systèmes en place, qu’ils jugent trop peu représentatifs des intérêts de la population dans son ensemble. Leur cible est le gouvernement : utilisation de l’argent des contribuables pour rembourser les dettes qui ne sont pas les siennes, coupes dans les budgets de la santé, réduction des services sociaux, diminution de l’aide sociale et des pensions, et augmentation des frais de scolarité.

Une autre particularité de ces nouveaux mouvements tient en ce qu’ils ne se contentent pas de s’ « indigner ». Ils réclament aussi une « vraie » démocratie et proposent des alternatives. Il y a un souhait de se réapproprier l’espace public qui s’exprime. La résistance est placée sur le terrain politique, et non seulement sur le terrain économique, social, et matériel. Justice sociale, dignité, engagement politique de la société civile, primauté de l’intérêt général sur l’intérêt financier sont des souhaits qui transparaissent au sein de ce mouvement.

Ces mouvements sont également novateurs par leur nature, qui n’est plus confinée à un contexte régional et une zone géographique particulière. Ces mouvements sont mondiaux et leurs revendications se ressemblent grandement. S’ils partagent tant de points communs, c’est sans doute parce qu’ils sont nés à l’ère de l’accessibilité accrue aux moyens de communication tels que l’internet et les médias sociaux, qui permettent le partage inédit d’idées sans tenir compte des frontières géographiques, mais également la mobilisation à très grande échelle.

À mesure que la situation économique de l’Europe évoluera dans les mois et années à venir, il faudra observer l’évolution des mouvements populaires parallèles. L’Espagne va-t-elle continuer à développer son réseau d’assemblées et d’actions locales et nouvelles insufflées par le mouvement de la Puerta del Sol ? La population grecque va-t-elle trouver un autre moyen que le vote à l’extrême droite pour exprimer son déclin de confiance dans ceux qui la gouvernent ? L’Islande, en meilleure posture économique aujourd’hui, va-t-elle confirmer l’envol de la gauche suscité par la crise ? Affaires à suivre.


[1] Entretien avec Alain Touraine intitulé « La double mort du social », organisé en Février 2010 à l’Ecole Normale Supérieure à Paris : http://www.dailymotion.com/video/xcaikw_alain-touraine-sortir-de-la-crise-l_news?search_algo=1

Crédit photo : Marcello Vicidomini sous licence Creative Commons (Flickr)