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La gratuité scolaire contre l’éducation-entreprise

Éric Martin, 31 août 2012

Depuis quelques décennies, les gouvernements des pays de l’OCDE[1], notamment à travers le processus de Bologne en Europe, ont entamé des réformes majeures visant à instrumentaliser les systèmes d’éducation supérieure dans le but de relancer la croissance d’un capitalisme à bout de souffle. Ce sont maintenant ces mesures que l’on voit apparaître au Québec :

  • « Diversification du financement », c’est-à-dire, hausse des frais de scolarité et du financement privé de l’Université.
  • Mise en place d’une gouvernance managériale calquée sur l’entreprise
  • Démultiplication des mesures d’évaluation des enseignements et des indicateurs de performance.
  • Réforme de la pédagogie pour découper la connaissance en « compétences » productives.

L’objectif des réformes : soumettre l’éducation à l’entreprise

L’Objectif général de ces transformations est de changer les objectifs de l’éducation afin de la mettre d’abord au service de la formation de « capital humain » qualifié et de la production d’innovations productives payantes, mais aussi déplacer le système d’éducation sous pression afin d’en tirer le maximum de rendement. C’est ainsi à l’école qu’on demande de compenser les défaillances du système économique, même si elle doit pour cela se détourner de sa tâche première, c’est-à-dire le développement d’un esprit critique et la transmission de la connaissance.

Quant aux étudiant-e-s, on les endette comme jamais. Au Québec, à cause des frais de scolarité historiquement plus bas, la dette étudiante moyenne est de 15 000$, contre 25 000$ en Ontario et aux États-Unis, où il n’est pas rare de voir franchie la barre des 100 000$. On cherche ainsi à induire chez les étudiant-e-s une forme de rationalité économique qui les fera choisir leur programme non en fonction de l’intérêt, mais du rendement économique, ce qui favorise les filières valorisées par les marchés, mais détourne les étudiant-e-s de disciplines pourtant fondamentales, les dépouillant par le fait même de leur liberté de choisir un programme sur la base de son contenu.

La dette étudiante

Il n’y a aucune raison d’augmenter ainsi la dette étudiante dans un contexte où, rappelons-le, les ménages canadiens sont endettés à plus de 150% de leur salaire, un record historique. En effet, l’instauration de la gratuité scolaire coûterait aux environs de 400 millions de dollars. Or, uniquement en 2007, l’État s’est privé de 950 M$ de revenus pour accorder aux particuliers une baisse d’impôt qui a spécialement favorisé les mieux nantis. C’est donc dire que ce n’est pas quelque manque de moyens qui mène aujourd’hui les gouvernements à augmenter les frais de scolarité.

En effet, l’enjeu véritable des réformes entreprise par l’État Québécois est de modifier la façon dont on finance l’université afin de placer les individus et les établissements sous tension afin d’arrimer les pratiques universitaires aux impératifs de la croissance économique. Ces mesures sont rejetées par les étudiant-e-s, tant en Angleterre qu’au Chili ou en France, et dénoncées par les professeurs comme une atteinte à l’autonomie universitaire et à la liberté académique.

Réaffirmer le caractère public de l’éducation

La dépendance croissante de l’université à l’égard du financement individuel et privé ne mine pas seulement la culture de service public et l’universalité de l’accès, notamment pour les moins nantis, un idéal au fondement de l’esprit de l’institution. Elle met surtout en péril l’indépendance de l’enseignement à l’égard des objectifs de rendement économique à courte-vue qui animent les corporations et les gouvernements néolibéraux. Il ne s’agit pas de dire que l’éducation doive se limiter à du pelletage de nuage. Seulement, elle ne doit pas pour autant devenir un auxiliaire servile du « Plan Nord ». Autrement, où y aura-t-il encore un espace pour apprendre à penser, et pour interroger la direction que prend la société ? Pour raisonner sur les impacts écologiques du développement économique ?

Voilà bien les risques que pose le projet de recopier au Québec le modèle de l’université-entreprise à l’américaine : convertir un lieu de réflexion critique en un lieu de promotion de la fuite en avant vers le tout-à-l’économie. La gratuité scolaire ne sert donc pas uniquement à abaisser la facture des étudiants ; elle sert à réaffirmer le caractère public, indépendant et non-marchand de l’éducation, afin que celle-ci soit au service des populations et du savoir, et non pas un simple coffre d’outils à l’usage du monde des affaires.


Eric Martin est Chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS).

[1] Organisation de coopération et de développement économiques

Crédit photo : Thien