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Dans les prochains jours, les étudiants auront une décision lourde de conséquences à prendre concernant le mouvement de grève. Le relancer semble plus laborieux que jamais. D’une part, les élections retirent au mouvement tout interlocuteur et avec lui la possibilité même que la hausse soit annulée avant le 5 septembre. D’autre part, la loi 12 constitue une menace pour les associations et leurs membres, et plus particulièrement leurs exécutants, dont je suis. S’il n’y avait eu que les élections, nous aurions pu continuer la grève. Nous n’aurions pas eu à craindre, comme à présent, que l’application violente de la loi 12 soit l’occasion pour le PLQ d’orienter la campagne autour de la loi et l’ordre, la détournant ainsi du champ miné de la corruption. Si seule la loi 12 était la source de nos soucis, sans qu’il y eût élections, nous aurions alors été portés à y désobéir coûte que coûte, puisque nous n’aurions pas eu à prendre en compte l’issue des élections comme possible mise en échec de nos revendications. Combien de fois, en effet, avons-nous entendu que si le PLQ était réélu, la grève était perdue ?

Mais arrêter la grève aussi semble absolument impensable ! Nous avons commencé cette grève les pieds dans la neige et depuis, l’Assemblée nationale n’a eu de meilleure réponse à offrir à notre revendication de réaliser effectivement notre droit à l’éducation que de restreindre nos droits politiques par la loi 12. Nous demandions une éducation débarrassée du rapport de clientélisme qui putréfie à chaque dollar de droits de scolarité le rapport entre les étudiants et leur institution universitaire. La Cour supérieure du Québec nous a rétorqué par le décret d’injonctions, sous prétexte que le contrat passé entre les étudiants et leur institution devait être respecté ! Pétrifiante ironie que celle de se faire expliquer que nos moyens de pression dans notre lutte au clientélisme sont illégitimes précisément parce qu’ils contreviennent à ses principes ! Laisser cette loi spéciale et ces injonctions prendre pleinement effet, c’est d’avance baisser les bras face à toute lutte étudiante future pour le droit à l’éducation. Une loi spéciale pourra toujours tomber à nouveau, la pluie d’injonctions deviendra peut-être déluge !

La solution, à mon avis, pour éviter à la fois les conséquences négatives d’un arrêt et celles d’une continuation simple de la grève est de faire voter un mandat dans les assemblées générales qui stipule :

Que l’Association reprenne la grève à partir du 5 septembre si le PLQ est élu aux élections générales du 4 septembre.

Que l’Association reprenne la grève à partir du lundi 17 septembre si un autre parti a pris le pouvoir, mais qu’il n’a toujours pas, à cette date, annulé dans son intégralité la hausse des droits de scolarité ainsi que s’il n’a pas retiré la loi 12.

Que l’Association prenne tous les moyens possibles pour envoyer un message fort médiatiquement afin que les Québécois sachent d’avance qu’un vote pour le PLQ ou pour la CAQ est un vote pour la continuation de la grève.

Bref, il faut prendre dès aujourd’hui la décision de continuer la grève après les élections. Il ne s’agit absolument pas d’un repli stratégique qui aurait sur la mobilisation future des conséquences désastreuses. La décision de continuer la grève après les élections serait, au contraire, prise en avance.

Continuer la grève même si M. Charest obtient un quatrième mandat est-il légitime ? Sa victoire, si elle advenait, ne constituerait-elle pas la « parole de la démocratie » à laquelle les associations étudiantes devraient se soumettre ? Absolument pas ! La légitimité de notre lutte émerge de son objet : la reconnaissance de l’un de nos droits fondamentaux, à savoir l’accès réel et non obstrué par des considérations économiques à l’éducation supérieure, un droit que le Canada a reconnu dans la signature du Pacte international relatif aux droits sociaux et économiques. Faudrait-il que les autochtones baissent les bras dans la sauvegarde de leur territoire si le Québec votait à 90% pour l’exploitation sauvage du Grand Nord ? Les homosexuels devraient-ils accepter tristement leur sort si un référendum à l’échelle du pays entraînait l’interdiction du mariage gai ? Nos droits devront toujours demeurer inaliénables, leur aliénation fut-elle soutenue par la majorité !

Notre mouvement serait donc encore légitime. Mais pourquoi, adopter cette stratégie plutôt que de simplement reconduire la grève ?

  1. L’adoption d’une telle résolution envoie immédiatement le message selon lequel l’issue d’une élection ne sape en aucun cas la légitimité morale de nos revendications et de nos moyens d’action.
  2. Elle évite de donner au PLQ l’immense plaisir de pouvoir mener une campagne électorale autour de la loi et l’ordre sur fond de brasse-camarades dans les cégeps et universités. Certains étudiants objecteront que le PQ et le PLQ défendent des visions analogues de l’éducation. S’il est vrai qu’elles se ressemblent – simplement par le fait que ni une ni l’autre ne défend la gratuité scolaire et donc qu’aucune ne s’oppose à ce que le savoir soit considéré comme une marchandise –, il y a une différence réelle entre l’élection du PQ et du PLQ dans leurs conséquences réelles sur l’accessibilité aux études supérieures.
  3. Une telle résolution permet de prévenir le plus possible le sentiment d’abattement qui résulterait chez les étudiants de la réélection du PLQ. En ayant d’ores et déjà un plan pour la suite des choses, les étudiants seraient « vaccinés ».
  4. La résolution permet d’éviter l’étrange situation où les étudiants seraient en grève sans interlocuteur et donc sans possibilité d’obtenir des gains.
  5. Elle pourrait dégager un relatif consensus entre ceux qui désirent donner une chance aux élections de régler le conflit et ceux qui croient qu’au contraire le progrès social ne progresse que par la rue.

Les avantages de l’abandon de la grève sont, pour leur part, évidents.

  1. La résolution donne une nouvelle chance à notre mouvement de faire reculer le gouvernement, quel qu’il soit, sur la hausse. De fait, la grève se ferait encore à la session d’hiver 2012. Celle-ci prend théoriquement fin le 1er octobre. La menace d’annulation de session – sans une rapide et exemplaire collaboration du gouvernement – se muerait en un véritable capharnaüm pour le gouvernement.
  2. Le fait que la grève ne soit pas arrêtée empêche que M. Charest se targue d’avoir maté le mouvement étudiant par la loi spéciale et qu’il soit proclamé « maître de la loi et l’ordre » par les électeurs.
  3. Le bris de la loi 12 prévient l’application ultérieure de lois spéciales anticonstitutionnelles et préserve un tantinet l’espoir de pouvoir continuer la lutte sociale par les associations étudiantes dans le futur.
  4. La menace de la continuation de la grève après les élections générales envoie le message aux électeurs qu’un vote pour le PLQ ou la CAQ signifie un vote pour la grève !
  5. Face à l’élection d’un gouvernement péquiste, qui pourrait se montrer trop peu déterminé à geler les droits de scolarité et à mettre en place de réels états généraux sur l’éducation universitaire, le mouvement étudiant garde également toute sa force de frappe. Mme Marois a dit qu’elle n’aurait pas laissé les étudiants plus de deux semaines dans la rue avant d’intervenir ; ce serait l’occasion de voir si ses actions correspondent à ses paroles.

Simon-Pierre Chevarie-Cossette est étudiant en philosophie de l’Université de Montréal.

Crédit photo : Pascal Dumont