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Mise en abîme à Lac Barrière

Arij Riahi, 1er août 2012

Le 24 juillet dernier, la communauté des Algonquins de Lac Barrière s’est entendue avec le gouvernement au sujet des coupes à blanc menées sur son territoire ancestral par une compagnie forestière. L’événement survient après trois semaines de résistance et de mobilisation des Algonquins. Aux termes de l’entente, les coupes forestières pourront continuer, mais la communauté pourra protéger certains sites, comme les endroits sacrés et les milieux de vie des ours et des orignaux.

C’est vers le 3 juillet que la société Produits forestiers Résolu, auparavant connue sous le nom Abitibi-Bowater, a commencé à abattre des arbres sur le territoire ancestral algonquin. Rapidement, des représentants autochtones ont fait parvenir une lettre au premier ministre et au ministre des Ressources naturelles et de la Faune dénonçant le fait que des coupes aient lieu sans consultation préalable des membres de la communauté.

Un camp a aussi été mis sur pied près du site d’abattage dans l’espoir de freiner les travaux. De fait, Produits forestiers Résolu a interrompu ses activités durant quelques jours. Les coupes ont repris le 10 juillet, quelques heures après que des membres de la communauté aient été menacés d’arrestation s’ils continuaient à interrompre les travaux de déboisement. Le journal progressiste Dominion News et la chaîne de télévision CUTV ont d’ailleurs rapporté la présence policière sur le terrain, montrant des agents de la Surêté du Québec qui s’interposaient entre les Algonquins et les machines de Produits forestiers Résolu.

Mobilisation à Montréal

Les efforts de mobilisation de la communauté de Lac Barrière en réaction aux coupes à blanc ont trouvé écho à Montréal. Plusieurs se sont rassemblés devant le siège social de la société forestière le 18 juillet dernier, en solidarité avec les autochtones de Lac Barrière. Quelques manifestants ont essayé de remettre une lettre explicative aux dirigeants de la compagnie, mais l’entrée de l’immeuble leur a été bloquée par des agents de sécurité.

Sur le terrain, Molly, une militante au sein du regroupement Solidarité Lac Barrière, résume les demandes faites auprès du gouvernement : « Nous leur demandons de respecter leurs propres engagements. Nous leur demandons d’agir avec respect et de mettre sur pied un véritable processus de consultation de la communauté ».

Leurre ancestral

Les Algonquins de Lac Barrière revendiquent un territoire ancestral de 10 000km2 situé dans le nord-ouest du Québec et couvrant l’actuel parc de La Vérendrye. De ce territoire, le fédéral leur a accordé une superficie de 0.3 km2 pour former la réserve de Lac-Rapide. À ce jour, elle abrite près de 600 autochtones.

Dans le but d’assurer la saine gestion des ressources naturelles sur le territoire qu’elle revendique et protéger le mode de vie traditionnel qui en dépend, la communauté a signé en 1991 une Entente trilatérale avec les gouvernements canadien et québécois. Le libellé de l’entente parle de plans de gestion des ressources qui seront mis sur pied par les gouvernements conjointement avec les Algonquins. Ceux-ci devaient d’ailleurs bénéficier des retombées économiques de l’exploitation durable de leur territoire ancestral.

Toutefois, l’entente n’a jamais été complètement respectée. Le fédéral a mis fin au financement des plans de gestion en 2001. Au provincial, le gouvernement fait la sourde oreille selon Norman Matchewan, porte-parole de la communauté algonquine. « Le gouvernement Charest a aussi ignoré les recommandations de deux anciens ministres du cabinet libéral, soit le représentant de Québec John Ciaccia et celui du Lac Barrière Clifford Lincon. Ceux-ci recommandaient que l’Accord soit mis en application », souligne-t-il dans un communiqué de presse.

Sans filet législatif, les Algonquins de Lac Barrière se sont plus d’une fois retournés vers les habituelles méthodes de mobilisation et les campagnes de sensibilisation. C’est ainsi qu’ils avaient réussi, à l’été 2011, à freiner un projet de mine à l’intérieur du territoire traditionnel, aux abords de la Rivière Doré.

Un conseil par la bande

Si la communauté peut se féliciter de ses petites victoires, elle se désole aussi des plus grandes défaites. La réserve qui l’abrite a été créée sur la rive du réservoir Cabonga, mais elle n’a pas été raccordée au réseau électrique d’Hydro-Québec. À ce jour, elle s’alimente encore à l’aide de génératrices.

Plusieurs questions se posent aussi sur le rôle du Conseil de bande des Algonquins de Lac Barrière. Depuis la création de la réserve en 1961, la communauté a sélectionné ses dirigeants selon ses propres règles coutumières. Traditionnellement, ceux-ci étaient choisis parmi des candidats sélectionnés par les aînés. Ces coutumes ont d’ailleurs été codifiées par la communauté.

Le fédéral a toutefois écarté ce gouvernement traditionnel en 2010 en imposant le processus de sélection des dirigeants prévu dans la Loi sur les indiens. En effet, l’article 74 de cette loi permet au gouvernement d’imposer, sans consulter la communauté, l’élection d’un conseil de bande.

Or, plusieurs membres de la communauté de Lac Barrière doutent de la légitimité du conseil de bande actuel. Plus précisément, ils se montrent sceptiques quant à sa capacité d’agir en fonction des intérêts véritables des autres Algonquins de la réserve.

Leurs doutes semblent d’ailleurs bien fondés. En effet, Produits forestiers Résolu affirmait, au lendemain de la manifestation devant son siège social, que ses opérations forestières avaient été approuvées par le Ministère des Ressources naturelles et de la Faune « après consultation avec le conseil de bande de la communauté algonquine du Lac Barrière ». En entrevue au quotidien The Gazette, un représentant de la compagnie affirmait qu’il revient ensuite au conseil de bande de consulter sa propre communauté.

Du court terme

Les ententes entre le gouvernement et les autochtones se cumulent, certes, mais elles résolvent rarement les problèmes de fond. Il est révélateur que les difficultés des Algonquins de Lac Barrière soient aussi partagées par la majorité des communautés autochtones établies dans la province.

Pour Xavier, militant sensible aux enjeux autochtones, la solution passe par l’émancipation : « Il faut outiller [les autochtones]. Les communautés doivent trouver leurs propres solutions. Il faut arrêter de vouloir les changer et arrêter de leur imposer des solutions ».

Or, tant que le système législatif actuel reste ancré dans une perspective néocoloniale des autochtones, peu de changements durables seront mis en branle. En attendant, il y a fort à parier que les activités traditionnelles de la communauté de Lac Barrière seront à nouveau perturbées par la continuelle exploitation des ressources naturelles dans la région.


Crédit photos : Thien