Journal des Alternatives Alternatives - Alternatives est une organisation de solidarité qui œuvre pour la justice et l’équité au Québec, au Canada et ailleurs dans le monde Page d'accueil du Journal des Alternatives

Partenaires

Économie : ce que cache le libre-échange

Samuel Marchand, 1er août 2012

Le protectionnisme a servi à enrichir les Royaumes du Moyen-âge. En effet, il est généralement considéré qu’il a de toute époque servi l’enrichissement d’une élite exclusivement intellectuelle, religieuse et politique. Apparu au XIIe siècle en Europe du Nord, La Hanse fut le premier pacte de commerce international entre les toutes premières villes marchandes qu’étaient Bruges et Anvers. Les commerçants de l’époque avaient autant à craindre des pirates que des taxes levées par les rois. C’était l’époque avant la Révolution industrielle durant laquelle les commerçants étaient vus comme des vagabonds, des marginaux. Il faut attendre jusqu’au XVIe siècle pour qu’il devienne lucratif et accepté socialement de se livrer au commerce des biens.

Toutefois, avec le temps, le protectionnisme est devenu le plus grand des tabous, toute classe confondue. Comment le monde a-t-il évolué vers cette préoccupation de la santé de l’économie mondiale ? Pourquoi le libre échange est-il prêché à la manière dont les saints prêchaient autrefois les évangiles ? La question est d’autant plus importante que de nombreux exemples historiques peuvent témoigner des ratés spectaculaires de ce fameux libre-échange.

Le spectre du protectionnisme

Le protectionnisme est une pratique économique suivant laquelle le gouvernement adopte des politiques destinées à « ériger des barrières tarifaires et/ou non tarifaires pour protéger les biens produits au pays contre la concurrence étrangère ». Le libre-échange, lui, est défini comme un « rapport économique fondé sur le principe que plus les pays échangent des produits, des capitaux et des services, plus leurs économies sont susceptibles de prospérer ». Suivant ces deux définitions, il appert que le « libre-échangisme est donc une doctrine opposée au protectionnisme » [1].

Pour David Todd, historien, les classes politiques sont hantées par le possible retour du protectionnisme avec l’accélération des crises financières : « De sommet du G7 en sommet du G20, elles répètent que c’est la hausse des barrières douanières qui a transformé le krach de 1929 en dépression et que, pour répondre efficacement à la crise, il faut avant tout résister au « démon nationaliste » du protectionnisme, qui conduit inéluctablement à l’effondrement du commerce international et, in fine, à la guerre. Le raisonnement analogique a été une source d’inspiration formidable dans l’histoire des sciences, y compris pour la science humaine qu’est l’économie : Isaac Newton et Albert Einstein, mais aussi Adam Smith et John Maynard Keynes, y ont eu recours. Employée par des mains moins habiles, l’analogie – en particulier l’analogie historique à partir d’un seul exemple – n’est le plus souvent qu’un raccourci facile inspiré par la paresse ou la malhonnêteté intellectuelle » [2].

La mode actuelle semble plutôt au libre-échange plutôt qu’au protectionnisme. Et pourtant, le protectionnisme est une théorie développée au XIXe siècle par une myriade de penseurs européens soucieux des conséquences de l’impérialisme britannique. La crise économique de 1929 se présente d’elle-même comme la conclusion d’une étape. En effet, l’impérialisme britannique parait beaucoup plus réaliste que des décennies de protectionnisme qui n’ont d’ailleurs jamais existé qu’en théorie et qui se voulaient une réponse à des inquiétudes vis-à-vis de l’exploitation sauvage impériale. C’est donc dire que depuis le XIXe siècle, les élites ne sont plus politiques, intellectuelles, encore bien moins religieuses : elles sont économiques.

L’échec du libre-échange

Ce sont toutefois des intellectuels qui ont fait figure d’autorité et qui ont réagi à la crise de 1929 en développant la théorie macroéconomique. Cette théorie deviendra un mode d’emploi pour une saine gouvernance démocratique, voire un guide d’utilisation de l’économie politique européenne et nord-américaine. Dans le cadre de la mission de la Banque du Canada, trois objectifs doivent être atteints par la théorie macroéconomique : maintenir la croissance de la production de biens, stabiliser l’inflation et maintenir le plein emploi.

Aucune de ces conditions n’est respectée. Les crises économiques se succèdent depuis les chocs pétroliers des années 1970, en passant par la crise de 1983 jusqu’à la période actuelle. Les emplois stables deviennent l’exception. De plus, « L’écrasante majorité des licenciements sont le résultat ni de faillites d’entreprises ni de délocalisation de leurs activités, mais de leurs efforts pour être toujours plus productives en comprimant les effectifs et la masse salariale. L’appât du gain prend bien d’autres formes que le seul transfert d’activités à l’extérieur du pays » [3].

Pourtant, le taux de chômage n’est pas particulièrement plus élevé qu’il y a 20 ans. Le nombre moyen d’emplois que nous occuperons, lui, passera d’un il y a quelques générations à 4,5 ou même 10. Au moins, cela aiguise notre attrait pour la nouveauté.

Dans ce contexte, un accord de libre-échange, à mon sens, ne vise qu’à rationaliser la cupidité. C’est ce que disent l’accord de libre-échange nord-américain [ALENA], le mercadocomundel sur [MERCOSUR] et, le futur comprehensive economic and trade agreement Canada-Europe [CETA] qui entrera en vigueur à la fin de 2012. Il serait plus exact de parler d’accord de libre protection juridique des entreprises transnationales puisque le CETA devrait en effet permettre aux entreprises de traduire en justice un gouvernement où un groupe de pression tentant de freiner la quête de profit pour des raisons éthiques, de justice sociale, environnementale, etc.

Si cette situation soulève plusieurs questions, on nous répond que CETA est nécessaire à la reprise économique actuelle. Or, un tel argumentaire est faux. Il n’y a pas d’avenir pour le libre échange. Ce sont des délires de grandeur qui mèneront beaucoup de gens ambitieux à la ruine et qui ne sauraient contribuer à la « reprise économique actuelle ».


Crédit photo : epSos.de