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Grève étudiante : l'exemple du Chili

Olivier Robichaud, 31 juillet 2012

Les manifestations étudiantes continuent tant bien que mal au Québec et tout le monde se pose la question : combien de temps ? Combien de temps les étudiants pourront-ils tenir avant que tous leurs efforts tombent à l’eau ? Et pourrons-ils reprendre la grève à l’automne ? À ce sujet, les associations étudiantes ont tout intérêt à suivre ce qui se passe en ce moment au Chili.

En mai 2011, les étudiants chiliens ont déclenché une grève générale illimitée dans les universités publiques. Elle a duré 7 mois et forcé l’annulation de l’année scolaire. L’enjeu ? Des universités trop chères, des programmes de piètre qualité, un système mal géré. Des écoles secondaires se sont également jointes au mouvement, avec leurs revendications propres.

Comme au Québec, ils ont manifesté à coups de dizaines et de centaines de milliers. Comme au Québec, ils ont bloqué des campus et, oui, fait du grabuge. Comme au Québec, il y a eu des arrestations massives et des lois limitant le droit de manifester. Et, comme au Québec, le gouvernement a fait le pari de laisser le mouvement s’essouffler.

Sauf que les étudiants chiliens n’ont pas jeté l’éponge. Ils n’ont pas reconduit la grève parce que cela coûterait trop cher aux étudiants, mais les manifestations continuent. Le 28 juin dernier, ils étaient plus de 100 000 à défiler dans les rues de Santiago, en plus des milliers de sympathisants qui manifestaient dans les autres villes du pays. C’était la troisième manifestation nationale organisée par la Confédération des étudiants du Chili (CONFECH) depuis le début de l’année scolaire, en mars. D’autres manifestations ont été organisées par des associations étudiantes individuelles – dont une première d’une université privée le 22 juin – et par des élèves du secondaire.

Para un educación gratuita y de calidad

De prime abord, il faut savoir que les étudiants chiliens souffrent de maux bien plus importants que ceux du Québec. L’éducation universitaire peut coûter jusqu’à 10 000 $ par année selon le programme, alors que les revenus annuels moyens sont de 16 000 $ pour une famille. Selon l’OCDE, le gouvernement chilien ne fournit que 15 % de la facture de l’éducation postsecondaire. Bien moins que les 80 % et plus fournis par l’État au Québec.

Selon l’organisme Educación 2020, qui milite pour une plus grande participation de l’État en éducation, de nombreuses familles sont donc très endettées et 40 % des étudiants ne rentabilisent pas leurs études parce que l’augmentation salariale n’est pas suffisante pour compenser l’énorme dette. Ce sont ces situations aberrantes qui ont mené au déclenchement de la grève.

Mais les problèmes au Chili ne se limitent pas au coût de l’éducation. La partie « de calidad » de leurs revendications prend tout son importance lorsqu’on sait que 70 % des étudiants qui sortent des facultés d’éducation n’ont pas les compétences nécessaires pour enseigner… au primaire ! Une situation que dénonce Myriam Ramón, une journaliste de Santiago qui travaille pour Educación 2020.

« Les facultés d’éducation sont celles qui acceptent les étudiants avec les notes les plus faibles aux examens d’entrée, alors elles attirent les pires étudiants », souligne-t-elle. « Les enseignants sont aussi très mal payés, alors les gens avec les meilleures notes ou avec le plus d’argent vont vers les facultés de droit ou de génie. »

Il faut souligner que le système d’éducation chilien fonctionne très mal sur tous les niveaux : près de la moitié des élèves qui sortent du secondaire savent à peine lire, selon Mme Ramón.

Mouvement sociétal

Ce qui a donné au mouvement toute son ampleur, c’est l’appui de 80 % de la population. Les leaders étudiants ont d’ailleurs reconnu l’importance de sortir de leurs revendications propres pour former des alliances avec les autres mouvements de la société. C’est d’ailleurs, outre les questions financières, une des raisons pour lesquelles la grève n’a pas été reconduite cette année.

« Il était temps pour nous de nous arrêter et de penser au projet plus large », raconte Luís Jaqui, un militant bien impliqué dans le mouvement qui vient tout juste d’obtenir son diplôme en administration publique. « On devait se structurer un peu plus et mettre de l’ordre dans nos revendications ».

Cet élargissement est nécessaire au mouvement, selon le syndicaliste et militant de gauche Luís Casado : « Toutes les questions dont il faut traiter au Chili ont un mur énorme qui s’oppose à la recherche d’une solution démocratique, et ce mur-là s’appelle la Constitution », souligne-t-il.

Le Chili a conservé la constitution de Pinochet, qui a mis en place un système néolibéral comme le monde en connaît peu. L’article 19.11 stipule d’ailleurs que « la liberté d’enseigner comprend le droit d’ouvrir, organiser et maintenir des établissements d’enseignement. La liberté d’éducation n’a aucune autre limite que celles imposées par la morale, les bonnes mœurs, l’ordre public et la sécurité nationale. » Autrement dit, l’éducation est d’abord une affaire privée et l’État a très peu de pouvoir pour imposer quoi que ce soit aux institutions.

Pour arriver à quelque changement durable que ce soit, il faut absolument se débarrasser de cette constitution, selon Casado. Et les étudiants ne peuvent pas le faire seuls : « Nulle part, dans l’histoire de l’humanité, les étudiants n’ont changé un pays tout seuls », lance-t-il. Ceux-ci ont donc ajouté à leurs revendications la création d’une assemblée constituante pour refondre le texte fondamental du pays.

Au Québec, les étudiants ne peuvent espérer un tel élargissement de la lutte, malgré leurs souhaits. La majorité de la population est contre le gel des droits de scolarité et les syndicats ont été réticents à offrir plus qu’un soutien moral, ou parfois financier. Contrairement au Chili, où il y a eu une grève nationale de 48 heures en octobre dernier.

Par contre, ils peuvent rappeler à tous que la même idéologie néolibérale qui a mené à un Chili extrêmement inégalitaire sous-tend la hausse des droits de scolarité. Ce n’est qu’en remettant en question cette idéologie, qui tend à s’imposer de plus en plus dans la population en associant l’éducation à un investissement personnel, qu’ils peuvent espérer obtenir un plus grand appui. C’est le pari qu’a pris la CLASSE en lançant sa tournée provinciale le 12 juillet dernier : les nombreuses déclarations de son manifeste dépassent de très loin la simple question des droits de scolarité. La CLASSE, comme la FEUQ et la FECQ, entend d’ailleurs être très active pendant la prochaine campagne électorale.

Internationalisation

Luís Casado affirme que la solidarité internationale augmente les chances de succès d’un mouvement. Il rappelle que les mineurs chiliens ont obtenu de meilleures conditions de travail non seulement parce qu’ils ont combattu leurs patrons, mais aussi parce que les syndicats canadiens – une bonne partie des entreprises minières au Chili sont de propriété canadienne, comme Barrick Gold – ont menacé de faire la grève si les entreprises ne négociaient pas pour assurer des conditions minimales à leurs employés.

Aucune association étudiante n’a ce genre de pouvoir de persuasion sur des universités ou des gouvernements étrangers. Par contre, le développement d’un mouvement étudiant international pourrait être la bougie d’allumage d’une remise en question de l’idéologie néolibérale. Les endroits qui ont des structures et des façons de faire bien développées pourraient participer à la mise en place de structures semblables dans des pays qui ont une tradition plus faible de contestation étudiante. En cette matière, le Québec ne cède pas sa place.

D’ailleurs, comme le rapportait La Presse samedi dernier, un mouvement de grève international se prépare pour le mois de novembre prochain, avec d’autres activités prévues un peu plus tôt, en octobre. Les organisateurs précisent que les étudiants de partout à travers la planète doivent composer avec des coupures en éducation et des augmentations de tarifs, résultats de la doctrine de l’utilisateur-payeur.

Cet appel international à la grève a été lancé par l’International Student Movement (ISM), qui compte surtout des membres en Allemagne et aux États-Unis. L’organisme se voit comme une plateforme de communication entre diverses associations à travers le monde et ne demande que d’adhérer à divers principes comme la gratuité scolaire et la démocratie participative. Par contre, aucune association québécoise n’en fait partie et aucune des quatre associations nationales (en comptant la TaCEQ) n’ont indiqué si elles participeraient au mouvement lancé par l’ISM.

Les étudiants québécois ont d’ailleurs très peu à gagner d’une internationalisation du mouvement dans le cadre très strict de la hausse des droits de scolarité : Jean Charest n’en a que faire de l’image du Québec à l’étranger. Cette question sera réglée, pour le meilleur ou pour le pire, lors des prochaines élections… ou lorsque le mouvement étudiant s’essoufflera.


Voir en ligne : l’Aut’Journal