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FSM 2013 : quand l’altermondialisme a rendez-vous avec le printemps arabe

Ronald Cameron, 1er août 2012

La rencontre entre le Premier ministre tunisien, un dirigeant du parti islamiste Ennahda, et une délégation du Conseil international (CI) du Forum social mondial (FSM) a confirmé l’intérêt du gouvernement tunisien à faciliter la tenue du FSM 2013, prévu du 23 au 28 mars prochain à Tunis. M. Hamadi Jebali voit d’un bon œil la présence du FSM en sol tunisien, notamment pour renforcer sa position auprès d’instances européennes. La partie n’est toutefois pas gagnée pour le FSM de 2013, et l’on peut identifier, depuis la dernière rencontre du CI à Monastir, différents défis politiques et organisationnels.

Au niveau mondial, il s’agit de savoir si le mouvement altermondialiste réussira son rendez-vous avec les mouvements sociaux de cette région de la planète, initiateurs d’une véritable révolution démocratique. Or, pour ce faire, l’enjeu demeure de savoir si l’approche inclusive du FSM convaincra l’ensemble des courants actifs dans les mouvements sociaux à participer à l’événement.

Un certain scepticisme persiste, il est vrai, sur la portée des forums sociaux ou sur celle du printemps arabe. Certains considèrent que la formule de forum social a peu d’impact. Plusieurs estiment aussi que le printemps arabe est mort-né, qu’il se limite au changement de garde au sein de l’État et à une plus grande ouverture à l’égard de l’islamisme politique.

Toutefois, ce rendez-vous constitue la tentative contemporaine la plus ambitieuse de jonction des mouvements anti-systémiques mondiaux avec un mouvement social régional, dont l’impact au niveau démocratique a été majeur. C’est ainsi que, d’ores et déjà, les militantes et militants d’Occupy Wall Street ou d’Y en a marre au Sénégal ont décidé de participer à l’événement.

Les mouvements sociaux québécois, notamment celles et ceux qui s’identifient avec le carré rouge, participeront-ils à cette convergence internationaliste des luttes ? Plusieurs réseaux, dont celui d’Alternatives, ne manqueront pas d’y contribuer. Afin de mettre en perspective les enjeux du FSM 2013, nous revenons ici sur les différents défis qui traverseront la mobilisation pour cet événement.

La dynamique post Rio + 20 et l’Islam politique

Les conclusions de la conférence de l’ONU sur le développement durable, tenue en juin dernier à Rio de Janeiro, ont été rejetées sans surprise par l’ensemble des mouvements sociaux. L’idée que le marché, aussi vert qu’il puisse être, peut résoudre à la fois la crise écologique et économique, sans remettre en question le mode de production et de consommation, n’est pas crédible aux yeux des mouvements qui considèrent « que la croissance productiviste correspondant à un capitalisme, même régulé, n’échappe pas aux limites de l’écosystème planétaire » [1].

La déclaration du Sommet des peuples [2] marque une rupture importante dans l’attitude des mouvements sociaux présents à Rio. Il s’agit d’une opposition de fond quant aux finalités de la lutte concernant le réchauffement de la planète et aux priorités qui en découlent. La publication du document « Un autre futur est possible » [3] constitue une vision alternative à l’actuelle crise mondiale du capitalisme. Ce document fut élaboré par les groupes thématiques du Forum social de janvier 2012 de Porto Allegre. Il fut réalisé en vue du Sommet des peuples de Rio + 20 par le réseau GRAP (Groupe de réflexion et d’appui au processus du FSM).

Or, les mouvements sociaux au Maghreb et en Afrique du Nord, s’ils agissent dans la même conjoncture mondiale, sont particulièrement interpellés par le contenu du projet démocratique à construire dans leur région, dans le contexte d’une présence active des mouvements islamistes. Non seulement les résultats électoraux en Afrique du Nord témoignent de la croissance des appuis des mouvements islamistes, mais on les retrouve dans le débat public et comme artisans du projet politique dans la région.

En Tunisie, parallèlement à la tenue de l’assemblée préparatoire du FSM, se tenait le premier congrès légal du parti Ennadha, depuis 1988. Ce parti a obtenu le plus grand nombre de voix aux élections générales de juillet 2011. Le congrès a consenti à ne pas inclure la charia dans la nouvelle constitution tunisienne. Ses principaux dirigeants ont exprimé leur volonté de permettre le pluralisme dans les affaires publiques et de mettre en place un cadre dans lequel les différentes composantes de la société civile tunisienne pourraient exister, et ce, à partir d’un rejet de l’extrémisme sous toutes ses formes. Mentionnons que l’alliance gouvernementale, dite la « troïka », comprend également le Congrès pour la République (gauche démocratique) du président de la République, Moncef Marzouki, et le Forum démocratique pour le travail et les libertés (Ettakatol), membre de l’Internationale socialiste, dont son principal porte-parole agit comme président de l’Assemblée constituante.

Par cette approche, la direction d’Ennadha tente ainsi d’isoler le mouvement salafiste en son sein, dont certains partisans prônent la guerre sainte. Elle vise du même coup l’action contestataire de certaines organisations sociales, notamment de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) ou de la Ligue tunisienne des droits de l’homme. Ces dernières sont considérées comme des obstacles au développement d’un projet social qui permettrait d’assurer la liberté d’action du mouvement islamiste au sein de la société civile, au coude à coude avec les autres mouvements sociaux.

Comment les mouvements sociaux en Afrique du Nord peuvent-ils concilier les préoccupations antisystémiques du mouvement altermondialiste et la volonté de développer un mouvement social inclusif et laïc ? En effet, cette question constitue un enjeu majeur du prochain FSM. 

Par ailleurs, lors de l’Assemblée préparatoire du FSM 2013, on doit noter que deux questions entre autres ont soulevé peu d’intérêt : la question environnementale et l’industrie extractive. La première a été essentiellement traitée sous l’angle de la souveraineté alimentaire. Celle-ci constitue en effet un enjeu crucial dans une société en développement qui conteste la répartition des richesses tout autant que les modes de production industrielle de l’industrie agroalimentaire capitaliste. La seconde a été à peine effleurée. Pourtant, les enjeux concernant cette dernière demeurent tout aussi importants, notamment ceux liés à la production pétrolière dans une région stratégique sur ce plan.

Quelle attitude face au mouvement islamiste ?

Au cours des travaux de l’Assemblée préparatoire, certains échanges ont mis en relief les difficultés qui risquent invariablement de se produire au cours du prochain FSM. Des courants islamistes ont soulevé le fait que les libertés de religion incluses dans la Charte du FSM ne s’appliquaient qu’aux chrétiens et musulmans et ne s’étendaient pas jusqu’à eux. La question est concrète.

Comme étranger, on doit reconnaître qu’il appartient largement à la gauche dans chacun des pays en Afrique du Nord d’assurer les conditions qui le permettent, sans remettre en question le caractère laïc et séculier du FSM. La contribution la plus importante que peut offrir le FSM au mouvement social en Afrique du Nord et dans le monde arabe sur ce plan, est l’approche basée sur une culture du pluralisme et de la diversité, d’une part, et sur celle du consensus et du ralliement, d’autre part. Voilà ce que peut apporter le FSM 2013 aux mouvements sociaux en Tunisie et ailleurs dans le monde arabe.

La question de l’organisation

Par ailleurs, de nombreuses critiques ont été exprimées concernant la logistique de l’Assemblée préparatoire. S’il faut faire la part des choses, prendre acte du cadre rassembleur et inclusif du FSM et du caractère décentralisé de ses délibérations, il reste que l’enjeu de l’organisation demeure un aspect politique majeur.

Tenir un FSM, dans un pays où une plus grande liberté est nouvellement acquise, exigera énormément des mouvements sociaux tunisiens pour accueillir le nombre de personnes participantes attendues à l’événement et organiser tout ce qu’il faut pour ce faire (hébergement, rencontres, activités diverses, etc.) Il s’agit là aussi d’un véritable défi politique.

Si on ajoute ceux abordés précédemment, notamment liés à la foi des personnes participantes, ça exigera une capacité plus grande d’accueil et de respect des principes du FSM, dans un contexte de polarisation accrue sur le plan politique et social, comme le démontrent aussi les événements qui se déroulent en Égypte, en Libye et en Syrie ! Si le FSM ne renonce pas à son cadre séculier, la présence de militants islamistes soulèvera certainement des débats.

Que peut apporter le FSM aux mouvements sociaux d’Afrique du Nord ?

L’appui des principales organisations membres et sympathisantes du FSM est crucial pour soutenir les mouvements sociaux tunisiens et maghrébins et relever les défis au niveau logistique. La contribution du FSM aux mouvements sociaux d’Afrique du Nord ne peut se limiter au niveau politique pour permettre le succès de ce grand rendez-vous, dans l’actuel contexte de la crise capitaliste, entre le mouvement altermondialiste, post- Rio + 20, et une société en tourbillon en Afrique du Nord. La contribution du FSM doit traduire concrètement ses principes d’événement rassembleur et inclusif au niveau de la logistique, qui sera, sans conteste, un enjeu pour permettre le rendez-vous politique.


[1Massiah, Gustave, Penser la situation mondiale pour renouveler le mouvement altermondialiste, document présenté à la réunion du Conseil international du Forum social mondial, Monastir, juillet 2012. Accessible à http://www.reseau-ipam.org/spip.php?article3097.

[2Comité facilitateur de la société civile brésilienne pour Rio+20, Déclaration finale du Sommet des Peuples de Rio+20 pour la Justice sociale et environnementale, Sommet des Peuples Rio+20, Rio de Janeiro, 23 juin 2012. Accessible à http://rio20.net/fr/propuestas/declaration-finale-du-sommet-des-peuples-de-rio20.

[3Groupe de réflexion et d’appui au processus du FSM (GRAP), Un autre futur est possible, Document diffusé au Sommet des peuples 2012, tenu en parallèle à la conférence de l’ONU sur le développement durable, Rio de Janeiro, juin 2012. Accessible à http://www.grap.org.br/forum-social-tematico/documento-outro-futuro-e-possivel/.