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Crier plus fort…

Marc-André Cyr, 9 juillet 2012

C’est un violent cri de négation que font entendre les étudiantes et les étudiants du Québec. Ce grand cri de colère tente de faire dévier la marche tranquille du temps vide et circulaire de notre société. C’est sans doute pour cette raison que son sens nous coule entre les doigts et reste le plus souvent incompris. Le langage de la révolte n’est pas celui du spectacle. C’est à partir de ses catégories qu’il faut tenter de comprendre la révolte, et non de celles qu’elle critique.

Au départ, donc, un cri strident : « Non ! » [1].

La négativité du cri est plutôt facile à saisir : contre la hausse des droits de scolarité, la marchandisation de l’éducation, les injonctions, la brutalité policière, la désinformation médiatique, la Loi 78, la corruption libérale, le néolibéralisme, l’autoritarisme…

Tout cela est bien beau et rationnel, du moins pour ceux et celles qui se donnent la peine d’entendre, mais que veulent les étudiantes et les étudiants ? Sont-ils seulement capables de dire autre chose que « non » à répétition ? Qu’ont-t-ils à proposer ?

Pour le dire autrement : quelqu’un va-t-il enfin nous dire quel est le foutu projet porté par ces fauteurs de troubles ?
Tentons de répondre, partiellement.

Le sourire de Negatron

La révolte étudiante n’est pas strictement négative. Elle est traversée par des valeurs positives. Elle est née du spectacle de la déraison, d’une condition injuste, mais comme disait Albert Camus : « son élan aveugle revendique l’ordre au milieu du chaos et l’unité au cœur même de ce qui fuit et disparaît » [2].

Autrement dit, chacun des « non » porte en lui mille « oui ».
Derrière le « non à la hausse » se trouve l’accessibilité, voire la gratuité scolaire, de même qu’une éducation qui transmettra la connaissance et le sens critique. Derrière ce « non aux injonctions » se trouve le droit de grève et la démocratie directe, les débats politiques effectués en collectivité et non dilués dans le droit formel. Derrière le charivari des casseroles se trouvent une volonté d’exister spontanément et collectivement ; de même qu’une preuve de solidarité envers les étudiantes et les étudiants, une solidarité qui nous montre d’ailleurs les limites des sondages d’opinion et de la manipulation médiatique.

Ajoutons que les modes de décisions et d’actions choisies par les grévistes sont également porteurs de possibles. Les assemblées générales portent en elles une critique radicale de la démocratie formelle, voire le germe d’une nouvelle définition du vivre-ensemble. En ce sens, il n’y a pas à se surprendre que ce mode de prise de décisions ait été chaudement critiqué par l’élite politique.

Les étudiantes et les étudiants ont également tenté de mettre de l’avant un nouveau rapport à la violence. Par leurs actions de désobéissance civile, ils ont tenté de résister à la violence sans reproduire son arbitraire, sa brutalité et son autoritarisme. Quoiqu’en dise la vaste campagne de peur qui a présentement cours au Québec, les grévistes ont plutôt résisté aux assauts des forces de l’ordre que l’inverse. Leurs actions ont visé les institutions, elles ont visé à « être libéré » de la violence, et non à la reproduire. La position adoptée en congrès par la CLASSE témoigne également de ce fait.

Cette révolte affirme finalement sa volonté de sauver cette part de l’humanité qui n’est pas encore totalement asservie par l’idéologie marchande. Elle veut une autre société, mais une autre société qui se fondera sur le dépassement de l’ancienne, et non sur sa destruction intégrale (ce qui est, à l’inverse, l’inavouable et sinistre projet du capitalisme contemporain).

***

Cette grève donne du relief à une lutte qui était auparavant larvée. Elle ouvre le continuum de
l’histoire et, par le fait même, nous montre toute la violence qui enserre notre quotidien. Elle donne à voir quelques fragments de vérité à l’intérieur cet infini mouvement du faux. Elle libère la créativité, le courage et la spontanéité dont est capable de faire preuve la contestation, tout comme elle dévoile la brutalité et la lâcheté que notre société est prête à déployer pour mater la dissidence.

Les étudiantes et les étudiants portent avec eux un monde de possibles. Un monde de démocratie directe, de savoir, d’égalité, de liberté et de camaraderie. Contre le pouvoir des juges, des politiciens, des policiers et des faiseurs d’opinion, c’est ce monde qu’ils défendent courageusement, en paroles et en actes, depuis des mois.

***


PS : On se retrouve bientôt, histoire de se refaire des forces… avant la suite du monde !

Voir en ligne : Voir.ca

Notes

[1] Ma réflexion est largement et librement inspirée de John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir, Montréal, Lux.

[2] Albert Camus, L’homme révolté, Paris, Folio, p.23