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Un message « lourd » de sens

Édith Drouin, 3 juillet 2012

Clément, caricature d’un trentenaire superficiel et consommateur du XXIe siècle, est le premier personnage à faire son apparition dans les pages du récit Le Chevalier de saint Hymetière. L’auteur autodidacte Damien Corban poursuit la danse haletante du récit en présentant ensuite un ermite jurassien du VIe siècle, Hymetérius, et son ermitage. En second plan, deux petites danseuses voleront sporadiquement la vedette : Léna, la belle du XXIe siècle et Élénaire, la belle du VIe siècle.

La trame sonore, menée par la transmission surnaturelle des valeurs et des idéaux de sagesse et de respect de la nature d’Hymetérius à Clément, implique indirectement Élénaire et Léna. Clément effectue alors une volte-face radicale et inattendue, change complètement sa vision du monde et ses habitudes et devient le sauveur de l’humanité en déchéance.

La chorégraphie littéraire de Corban paraît magistrale. Le récit est ponctué par un vocabulaire riche se rapprochant périodiquement de la poésie. Les univers dans lesquels évoluent les personnages sont détaillés et recherchés d’un point de vue historique, particulièrement lorsque l’auteur se concentre sur l’ermitage.

Au-delà de la chorégraphie, un questionnement point à l’horizon quant à la capacité de l’écrivain à faire passer le message, l’idée de décroissance, qu’il veut transmettre dans l’esprit du lecteur.

Le lien manquant

Le portrait paisible, reclus et modeste du moine et de son ermitage est certainement une métaphore efficace. Ses méditations au fond des bois nous rappellent habilement que nous avons perdu ce lien qui nous unissait autrefois à la nature. En effet, difficile d’établir un lien entre nos habitudes de vie et la destruction de l’environnement alors que le lien direct que nous avons à la nature est infiniment petit. Alors que l’ermite se ressource pendant des jours au fond des bois, le Nord-Américain typique se lève chaque matin, alternant entre domicile et travail, n’apercevant que quelques arbres flous à travers les vitres de sa voiture filant à 60km/h. L’insensibilité de l’être humain par rapport à son environnement peut être, de façon réaliste, expliquée par le fait qu’il ne puisse observer les conséquences directes de ses actes sur celui-ci.

La métaphore devient toutefois un peu plus glissante lorsque l’auteur transpose lui-même les idées du moine au XXIe siècle à travers le protagoniste de Clément. Hymetérius s’adresse à lui de manière quasi divine dans une petite chapelle de campagne.

Nourrir la bête

Cette transmission occulte du message laisse une impression amère. En effet, la conscientisation de Clément s’effectue, volontairement ou pas, de manière totalement extérieure à lui-même. Ce détail sème à lui seul une ombre sur le message que l’auteur tente de véhiculer. Comme si l’être humain ne pouvait vivre et évoluer en apprenant le respect de la nature par lui-même, qu’il avait besoin d’être frappé de la main d’un pseudo dieu pour soudainement ouvrir les yeux sur le désastre se préparant autour de lui.

Cela est d’autant plus décevant que cette prise de conscience se produit alors que le sort de la Terre est incertain. Il est bien entendu que l’histoire de Corban est une métaphore, mais reste qu’elle ajoute à la mentalité erronée selon laquelle l’être humain portera attention à la cause environnementale que lorsqu’il aura les pieds au bord du précipice, les orteils embrassant l’immensité du néant.

Autrement dit, ce n’est que lorsque les humains seront à cours d’eau et de nourriture qu’ils agiront. C’est cette pensée bien particulière que cautionne indirectement l’auteur et qui fait en sorte que nous nous trouvons présentement dans une situation précaire. Une conjoncture créée par la pensée magique qu’il sera possible de tout réchapper au dernier moment, que malgré des changements climatiques, des déserts qui s’étendent, des réserves d’eau douce qui s’épuisent, des océans jonchés de débris et bien plus encore, il ne faudra qu’agir lorsque tous les peuples du monde seront en danger. En laissant planer cette idée sur son œuvre, l’auteur ne pousse pas son propos assez loin. De sorte, il finit par nourrir la bête qu’il avait comme but de combattre, et ce, avec la chair de ses protagonistes principaux ; Clément, Hymetérius, Élénaire et Léna.

Des failles dans les rapports hommes / femmes

Ce qui n’aide pas la cause, c’est que l’autodidacte s’aliène en plus la moitié de ses lecteurs en laissant place à une inégalité grasse et évidente entre les sexes dès les premiers chapitres de son roman. Élénaire et Léna ne jouent que des rôles secondaires qui ne visent ultimement qu’à sauver « leur homme ». Elles sont avant tout caractérisées par leur physique et leur beauté. Leur individualité est d’ailleurs reléguée au second plan, leurs prénoms étant fréquemment écartés par le surnom « La belle », rappelant l’importance prédominante de leur physique.

Le propos est particulièrement surprenant dans l’optique du récit quasi poétique. Par exemple, l’auteur balaye sauvagement son haut registre langagier alors qu’il laisse échapper que Léna est dotée d’un « joli petit cul ». Il ne se formalisera pas non plus d’un geste brusque et irrespectueux posé par Clément à l’endroit de Léna lors de leurs ébats charnels, et ce, malgré le désaccord clair et net de Léna. Cette scène est choquante. L’événement est traité avec une légèreté incroyable, sombrant instantanément dans l’oubli. Après tout, que vaut le consentement d’une femme ?

Une telle objectification de la femme semble inattendu dans un récit qui défend la si noble cause qu’est la conservation de l’environnement.

Corban témoigne, par le biais du moine jurassien, de l’importance de rééquilibrer le rapport entre l’être humain et la nature. Il ne semble toutefois pas se formaliser de la nécessité que représente l’égalité entre les humains et par le fait même, entre les femmes et les hommes, dans la cause pour laquelle il se bat. Cela, même si maintes voix se sont élevées à maintes reprises afin d’affirmer que l’égalité, quelle que soit sa forme, était un pré-requis au rétablissement de l’équilibre terrien.

Le récit aurait été acceptable dans la mesure où il aurait été présenté comme une simple histoire sans prétention. La faille a plutôt été de tenter de lui faire porter un message, une signification trop lourde. Non seulement pour l’histoire en elle-même, mais aussi pour l’expertise de l’auteur. Corban maîtrise la langue et l’histoire, mais pas le propos écologique.

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Le Chevalier de saint Hymetière est publié aux éditions de l’Harmattan.