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Une utopie, deux solitudes ?

Arij Riahi, 3 juillet 2012

Le problème est tout aussi important que ses solutions paraissent fugitives. À l’heure où le protestataire est nommé personnalité de l’année et où l’indignation est devenue une conviction politique, la question de savoir vers où diriger les mouvements sociaux actuels en préoccupe plus d’un.

D’emblée, Hervé Kempf nous invite à ancrer notre perspective sous le signe de l’utopie. Ce spécialiste des questions environnementales et auteur du livre « L’oligachie ça suffit, vive la démocratie » s’exprimait dans le cadre du Festival des solidarités organisé par Alternatives en juin dernier. L’événement réunissait d’ailleurs plusieurs personnalités de l’actualité politique afin de réfléchir sur les façons de réunir les différentes luttes sociales et environnementales.

Briser la discipline capitaliste

Kempf formule une double critique du système actuel. D’abord, il s’en prend à la « discipline capitaliste ». Il fait référence à cette logique d’accumulation qui piétine pour produire toujours plus, toujours plus vite. Celle qui disloque la critique sociale et écologique pour mieux servir les intérêts des marchés financiers.

Ensuite, il dénonce l’importance politique de ce marché. Pour Kempf, les démocraties occidentales actuelles sont à la solde du système financier. Elles ont accepté la discipline capitaliste et se soumettent docilement aux humeurs volatiles des marchés. Le résultat en est qu’une minorité impose sa vision et dicte ses politiques. Ce faisant, elle tend à préserver ses privilèges et intérêts économiques, sans égard aux besoins économiques et sociaux.

Le journaliste en conclut que les systèmes politiques actuels sont oligarchiques. Ils n’ont gardé que les apparences de la démocratie. Au fond, le vrai pouvoir n’appartient pas aux électeurs, mais plutôt aux lobbys financiers. Autrement dit, le système économique aurait pris le dessus sur le système politique. Les intérêts de la classe politique et de la classe économique sont confondus ; la notion d’intérêt public a graduellement perdu son sens.

Critiquer et se mobiliser

Si le ton est alarmiste, Kempf reste optimiste sur les moyens d’action. Le changement est possible et il passe par la critique et la mobilisation. Il s’agit d’élargir la conscience sociale et écologique et redonner de la valeur aux pratiques solidaires et communautaires. Il faut donc être vigilant face aux discours dominants des médias, mettre sur pied des alternatives séduisantes et rallier les mouvements populaires autour des enjeux fondamentaux.

Une telle stratégie implique une convergence des luttes actuelles. Plus précisément, le journaliste souligne l’importance de rassembler le mouvement social et le mouvement écologique. Il reconnaît la complexité de la tâche, mais souligne qu’on ne peut continuer à travailler avec « deux corpus d’idées différents qui ne s’emboîtent pas ».

Après tout, il s’agit là de deux cultures communes qui luttent pour une même vision globale. Que l’objectif soit la justice sociale ou environnementale, le rêve collectif est sensiblement le même. Kempf précise que les deux groupes travaillent à « définir un monde désirable basé sur les valeurs de la coopération, de la solidarité, de l’attention aux autres, de l’éducation et de l’épanouissement ».

Certaines pistes de solutions pratiques sont données pour rallier ces mouvements. Kempf donne l’exemple du monde du travail. L’imposition d’un revenu maximal admissible est un enjeu qui rallierait les groupes sociaux et environnementaux. L’idée joue sur le plan de l’équité sociale en évitant les inégalités excessives entre les plus riches et les plus pauvres. En même temps, elle travaille sur le plan environnemental en réduisant de force le niveau de consommation de ceux qui consomment le plus.

L’urne ou le citoyen ?

Les mouvements sociaux actuels se heurtent souvent à la difficile tâche de trouver un relais politique pour forcer un véritable changement. Or, si la classe dirigeante a, comme le suggère Kempf, internalisé la discipline capitaliste, faut-il en conclure que l’arène politique est désuète ? En d’autres termes, est-il toujours pertinent d’investir, par les urnes, les organes politiques traditionnels ou faut-il plutôt se tourner vers les mouvements citoyens ?

Questionné à ce sujet, Kempf s’est fait stratégique : « il faut faire de la politique pour faire pression sur ceux qui font de la politique ». Que l’on choisisse de travailler sur le terrain communautaire ou de mobiliser de nouveaux candidats aux élections, il importe donc de maintenir cette pression sur les élus et ainsi leur rappeler qu’ils sont redevables devant leurs électeurs.

Quant au système démocratique même, le journaliste le trouve toujours pertinent : « C’est la meilleure situation pour que les citoyens et la communauté puissent trouver la meilleure solution pour son avenir, son équilibre, sa prospérité ». Il faut toutefois « sortir de ce système de délégation indifférente » où l’électeur vote aux élections et puis ne se concerne plus de la politique durant les années à venir, nuance-t-il.

La remarque fait d’ailleurs écho à la suggestion de plusieurs d’implanter un mode électoral proportionnel pour raviver le système démocratique actuel. En assurant une meilleure représentation des électeurs, ce mode de scrutin rendrait les députés plus redevables envers les citoyens. À l’inverse, les électeurs seraient plus interpelés par la vie démocratique s’ils avaient le sentiment d’avoir été vraiment respecté dans leur choix électoral.

Au-delà du front commun

En somme, Hervé Kempf suggère de rétablir la prédominance de la politique sur l’économie. Ce travail de rééquilibrage ne pourra se faire sans une convergence des groupes sociaux et environnementaux sur des questions fondamentales.

Il s’agit donc d’aller au-delà du front commun, car cette idée est nécessairement temporaire. Un front implique une bataille, un combat de courte durée. Or, lorsqu’il s’agit de réaffirmer la prééminence de l’intérêt public sur les intérêts financiers, le déploiement social doit être plus vaste. Devant l’ampleur de cette tâche, le ralliement dans une même solidarité des différentes luttes sociales et environnementales se présente comme la stratégie la plus durable.

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Certains propos recueillis par Jacinthe Leblanc.
Photo : Mohammad Mushtaq