Journal des Alternatives Alternatives - Alternatives est une organisation de solidarité qui œuvre pour la justice et l’équité au Québec, au Canada et ailleurs dans le monde Page d'accueil du Journal des Alternatives

Partenaires

Nouvelle Alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition : rien de nouveau sous le soleil de l’Afrique

Christophe Jasmin, 3 juillet 2012

Lors du récent sommet du G8 à Camp David, les États-Unis ont annoncé un nouveau plan de quelque trois milliards de dollars pour lutter contre la faim et la pauvreté en Afrique. Particularité de l’initiative : l’essentiel de l’argent viendra sous forme d’investissements d’entreprises privées, peu habituées à ce type d’action. Les dirigeants du G8 veulent y voir un renouveau de l’aide internationale. Plusieurs, toutefois, accusent les grandes puissances économiques de revenir sur leurs engagements antérieurs et de « vendre » le continent aux multinationales de l’agrochimie.

« Près de 218 millions d’Africains, soit plus d’un sur quatre, restent sous-alimentés », estimaient les experts du Programme des Nations Unies pour le développement dans un récent rapport. Avec les prix des denrées de base qui ont atteint des sommets au cours des dernières années, la situation s’approche du seuil critique. Quelle est la solution ?

D’après le G8, celle-ci se trouve dans le secteur privé. En effet, ce sont trois milliards et demi de dollars qu’une quarantaine de multinationales se sont engagées à investir dans l’agriculture africaine. D’après le communiqué, cette « Nouvelle Alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition » se veut « un engagement par les nations du G8, les pays africains participants et des partenaires du secteur privé pour sortir 50 millions de personnes de la pauvreté au cours des 10 prochaines années ». De prime abord, un tel engagement de la part d’entreprises privées peut paraitre considérable, voire encourageant.

Toutefois, l’initiative a beau s’appeler la Nouvelle Alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition, plusieurs groupes de la société civile africaine craignent qu’elle ne soit « ni nouvelle, ni une alliance ». Pire, certains n’y voient rien de moins qu’un autre faux-fuyant des pays riches.

C’est que, trois ans après le sommet de L’Aquila où une enveloppe de 22 milliards en aide publique avait été promise en grande pompe, le contexte a bien changé. D’abord, une grande partie de l’argent promis se fait encore attendre. Ainsi, selon un regroupement de petits producteurs agricoles africains, ce n’est « qu’un cinquième et demi de leurs engagements pris à L’Aquila » que les membres du G8 ont honoré. [1]

Ensuite, et surtout, en ces temps d’incertitude économique, l’aide aux pays du Sud ne semble plus figurer parmi les priorités des gouvernements les plus nantis. D’où le recours à l’argent du secteur privé, qui leur permet de se décharger d’une responsabilité traditionnellement étatique (l’aide au développement) sans trop perdre la face.

Des investissements souhaitables ?

Présents à Camp David le 18 mai dernier, les dirigeants de la Tanzanie, de l’Éthiopie et du Ghana seront les premiers à accueillir les investissements des 45 entreprises impliquées dans l’Alliance. Or, de ce nombre plusieurs ont souffert de mauvaise presse ces derniers temps.

L’an dernier, par exemple, le géant des semences Monsanto a été poursuivi pour « biopiraterie » par l’Inde. L’accusation : avoir prétendument volé du matériel végétal autochtone afin de développer une variété génétiquement modifiée d’aubergine, un des légumes les plus consommés par les Indiens.

De la même manière, le mois dernier, le producteur agrochimique suisse Syngenta, une autre entreprise participant à l’Alliance, a vu un de ses pesticides banni en France, car celui-ci est fortement suspecté d’être lié au déclin de la population d’abeilles de l’Hexagone.

Enfin, Yara, le plus grand distributeur de nutriments pour végétaux au monde, est pris dans un scandale de corruption. Deux cadres supérieurs ont récemment remis leur démission alors que l’entreprise norvégienne fait face à plusieurs enquêtes en rapport avec ses activités en Suisse, en Inde et en Lybie. C’est d’ailleurs de Yara que viendra la plus grosse contribution dans le cadre de l’Alliance. Deux des trois et demi milliards de dollars en investissements promis serviront à construire ce que la compagnie qualifie de « complexe de production d’engrais chimiques de classe mondiale ».

C’est donc pour accueillir sur leur sol ces compagnies que les pays africains participants devront « peaufiner leurs politiques afin d’améliorer les opportunités d’investissement », selon les termes de l’agence des États-Unis pour le développement international. Un langage qui n’est pas sans rappeler celui du Fonds monétaire international et de ses « ajustements structurels » qui forçaient les gouvernements à ouvrir leurs marchés afin d’avoir droit aux prêts de l’institution. Des mesures qui sont maintenant tenues en partie responsables du démantèlement des structures économiques locales et de l’affaiblissement de l’État à la grandeur de l’Afrique

Une société civile déçue

Sans grande surprise, l’annonce de la création de l’Alliance n’a pas reçu un accueil des plus chaleureux de la part des principaux intéressés ; les agriculteurs et éleveurs du continent. C’est ce qui ressort très clairement d’une lettre du Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA) adressée au président de l’Union africaine et cosignée par 14 groupes de la société civile [2]. Ceux-ci rejettent fermement l’orientation choisie pour atteindre à terme une certaine sécurité alimentaire :

« Je voudrais tout simplement rappeler que la sécurité et la souveraineté alimentaires seront la base de notre développement général, comme tous les gouvernants africains ne cessent de le rappeler. Il s’agit d’un enjeu stratégique. C’est pourquoi nous devons bâtir notre politique alimentaire sur nos propres ressources », écrit Mamadou Cissokho,
président honoraire du ROPPA.

Appelant à la mise en place de politiques agricoles plus concertées à l’échelle du continent, à l’image de « la PAC (Politique agricole commune, NDLR) en Europe » ou « de la Farm Bill aux États-Unis », M. Cissokho soutient que « le G8 et le G20 ne sauraient constituer des lieux indiqués pour de telles décisions ». Des lieux qui, de fait, semblent prédisposés à maintenir en place la structure néocoloniale d’une partie de l’aide au développement.

Quant aux quelque 200 millions de personnes sous-alimentées, elles devront sûrement attendre encore un peu plus. Tout comme la sécurité alimentaire du continent. Il n’y a malheureusement rien de nouveau là pour une Afrique rarement maître de son destin.

<a class="addthis_button_preferred_1"><a class="addthis_button_preferred_2"><a class="addthis_button_preferred_3"><a class="addthis_button_preferred_4"><a class="addthis_button_compact"><a class="addthis_counter addthis_bubble_style">