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Le conflit étudiant sur le terrain : Entrevue avec Anarchopanda

Jacinthe Leblanc, 3 juillet 2012

Depuis la mi-mai, Anarchopanda est bien présent dans les manifestations étudiantes. Généralement en première ligne, face à l’antiémeute, son but n’est pas de diriger les étudiant-e-s ou leur dire quoi faire, mais plutôt de câliner les policiers et de désamorcer des tensions grandissantes. Professeur de philosophie lorsqu’il n’est pas libéré par ses étudiant-e-s en grève, Anarchopanda a accepté de rencontrer le Journal des alternatives et de partager avec nous ses réflexions et sa compréhension de cette grève historique.

Journal des alternatives (JDA). Depuis le mois d’avril, il y a de plus en plus de philosophes qui prennent parole dans le conflit étudiant. Cela fait partie de leur rôle et de leur formation. Toutefois, cette prise de position publique n’est pas quelque chose qu’on a tendance à voir dans les médias au Québec. Comment expliquer l’émergence de la philosophie dans ce conflit ?

Anarchopanda (AP). Les philosophes ont une certaine tendance à questionner les choses. Ils ont tendance à beaucoup valoriser l’éducation, y compris l’éducation supérieure, et donc à vouloir la défendre. Dans mon cas personnel, je ne suis pas sûr que ce soit précisément parce que je suis un philosophe ou à cause du style de philosophie que j’étudie que ça m’amène à faire ce que je fais. Je suis en philosophie éthique, mais l’éthique dans le sens antique. Je suis devenu militant avant de m’intéresser à la philosophie. Ça fait partie de comment je fonctionne. Quand je suis à une place, j’essaie de rendre cette place-là un peu mieux dans la mesure de mes capacités. S’il y a des gens qui décident de se battre pour quelque chose et que je suis d’accord avec eux, j’ai tendance à m’allier à eux et à essayer de leur donner un coup de main. Ne pas être philosophe, je ferais la même affaire, j’en suis persuadé.

JDA. Allons plus loin que le personnage du panda. Du fait que tu es souvent sur le terrain et en contact avec les étudiant-e-s et allié-e-s de la grève étudiante, quelle est ta compréhension du mouvement étudiant ?

AP. En général, ce qui se passe dans la rue, c’est que tu es dans une manifestation pacifique, tout va bien. Et là, à un moment donné, on te rentre dedans pour une raison qui n’est pas claire. Si tu vas souffrir ou si tu vas bien t’en tirer n’a absolument rien à voir avec ce que tu as fait ou pas fait. Ça l’a tout simplement rapport avec où ça s’adonne que tu es et où la police débarque. Et en général, malheureusement, une grande partie des gens dit : « Tu avais juste à ne pas être là ! Tu le sais que ça arrive dans ce genre d’affaires là. »

Il faut que ces personnes comprennent quelque chose. Même si elles ne sont pas prêtes à se battre pour défendre les acquis sociaux ou aller en chercher plus, elles en profitent aussi. On pourrait s’attendre à un minimum de respect pour les gens qui sont prêts à se mettre dans des situations dangereuses. En plus, les étudiants, ce n’est presque même pas pour eux-mêmes qu’ils font ça. Ceux qui sont à l’université ne seront plus affectés par la hausse. Et ceux qui sont au cégep ne seront pas affectés par la majorité de la hausse. Qu’un groupe de gens soit prêt à sacrifier autant même pas pour eux-mêmes, même si tu n’es pas d’accord, respecte ça au moins ! Qui fait ça dans la société actuellement, ce genre de sacrifice ? Ce sont de vrais sacrifices. C’est perdre une session, faire face à la violence, à la fatigue. Et des fois, c’est pire de voir ton ami se faire battre que de se faire battre soi-même.

JDA. Tu as expliqué à plusieurs endroits que le costume de panda, outre le fait que c’était le moins cher sur EBay, porte les couleurs de l’anarcho-pacifisme. Cette philosophie peut-elle venir à bout du conflit et quels outils apporte-t-elle ?

AP. L’anarchisme par définition, c’est une forme de socialisme et aussi une forme de pensée démocrate. La façon dont la CLASSE est organisée, prend ses décisions et essaie d’être le moins hiérarchique possible, c’est ce genre de choses qu’on envisage.

Quels sont les moyens d’action pour quelqu’un qui est pacifiste ? C’est s’éduquer. S’éduquer nous-mêmes. Éduquer la population en général qui ne comprend clairement pas les enjeux. Et l’action directe non violente. La grève est une forme d’action directe non violente : les étudiants font des occupations, des blocages… Il y a d’autres actions un peu plus violentes, comme saboter quelque chose. Mais il y a une bonne manière de faire ces choses-là et une mauvaise manière de faire ces choses-là. Il faut que ce soit pertinent. Il faut que ça ait un impact réel. Il y a aussi des actions moins intenses, plus symboliques. On en a vu beaucoup : les manifestations, la ligne rouge dans le métro… Ce n’est pas violent en soi. Elles sont créatives. Ce sont des actions de sensibilisation.

J’admire vraiment le mouvement étudiant actuel justement pour sa créativité, sa capacité à s’adapter aux circonstances. Mais ce n’est pas juste ce qu’ils font. C’est leurs arguments aussi. Ils en ont de meilleurs. Et en général, ce qui sort du gouvernement, ce ne sont pas des arguments, ce sont des relations publiques, de la gestion d’image et de la perversion de l’image de l’autre côté.

JDA. À un certain moment dans le conflit étudiant, il y a eu des discussions sur la question de la violence et de sa dénonciation. Le gouvernement Charest, sans jamais dénoncer sa propre violence ou celle des corps policiers envers les étudiant-e-s, a exigé et pressé les associations étudiantes, notamment la CLASSE, à se dissocier de ceux et celles qui cassent des vitres. Mais jamais on ne s’est attardé à s’interroger sur la raison de ces gestes. Comment voir les questions entourant le débat sur la violence et la non-violence ?

AP. Prenons un exemple : Victoriaville. Les gens pensent que les étudiants qui étaient à Victoriaville étaient violents et que leur but était d’aller poser des actes de violence. C’est faux. Et c’est ça qui me fascine : ils appellent « des casseurs » les gens qui ont sacré la clôture par terre. Leur but dans la vie, ce n’est pas de casser une clôture. Si c’était de casser pour casser, ils s’en seraient pris au magasin de luminaires à côté de l’hôtel. Quelqu’un qui a comme fantasme de casser quelque chose, c’est le mont Everest du cassage. Quelqu’un a-t-il a touché au magasin ? Non. Et il y en avait des roches et des briques.

Donc, le but, c’est d’aller parler à Jean Charest. C’était de rentrer dans le congrès pour aller lui dire ce qu’on pense. Parce que lui, il ne rencontre pas son peuple. Il ne discute pas avec lui. Il est en contact avec une petite partie de la population, sa gang. On n’a pas accès à lui et l’idée, c’est d’y avoir accès.

Et oui, il y a une partie de violence. Mais la partie de violence, c’est que c’est sain pour un politicien d’avoir un peu peur de son peuple. Et d’avoir un peu peur de subir les conséquences des gestes qu’il pose. On voit ça par exemple par rapport aux politiciens et au secteur banquier. C’est l’impunité totale. Ces gens font des actes catastrophiques et s’en sortent avec des indemnités de départ. Il faut que ça cesse à un moment donné. Il faut qu’ils aient peur un peu. Non pas pour leur vie, mais peur qu’il y ait des choses qui ne passent pas et qu’il y ait des conséquences sur leur vie. Leurs décisions ont des conséquences économiques graves sur la vie des gens. C’est ce que les banquiers ont fait aux États-Unis et ici. Ça a mené à des divorces, des suicides, à du vol, à beaucoup de conséquences négatives. Ils en sont directement responsables. Eux, ils causent de la violence, mais systémique et indirecte. Nous, on casse une vitre et c’est pire !

JDA. En ce qui concerne une éventuelle sortie de crise, as-tu une façon de la concevoir ?

AP. Ça l’air que ça va niaiser jusqu’aux élections. C’est clairement un gouvernement qui est têtu. Je ne pense pas que la défaite dans Argenteuil va être un choc électrique suffisant pour leur faire reconsidérer de manière fondamentale ce qu’ils sont en train de faire. C’est sûr qu’ils misent sur le fait que le mouvement s’essouffle. C’est juste ça qu’ils font : attendre que ça s’essouffle et/ou essayer de le casser. Malheureusement, ces deux choses sont en contradiction. Souvent, quand tu essaies de casser quelque chose, ça n’aime pas ça se faire casser. Donc il y a une réaction. Et quand tu ignores quelque chose, ça peut pousser les gens à être plus intenses pour moins se faire ignorer.

On est censé aller vers la gratuité scolaire depuis 1976 au Québec et au Canada. On a signé des accords internationaux par rapport à ça. Je ne dis pas aux étudiants quoi faire, c’est leur mouvement. Par contre, j’espère que la conclusion de tout ça ne sera pas le statu quo, et encore moins l’indexation. Peut-être que les étudiants vont être rendus à un point où ils vont devoir psychologiquement et physiquement se contenter de ça parce qu’ils n’auront pas le choix. Mais ce qui est important, c’est de continuer à pousser indépendamment de la crise ponctuelle pour remettre ce train sur les rails. On a les moyens, si on fait les bons choix de société, de se payer la gratuité scolaire. Ce n’est pas cave et c’est un super bon investissement, juste d’un point de vue économique. Ce n’est pas la meilleure raison de vouloir ça, mais c’est vrai pareil.

C’est plus intéressant être dans la rue et jaser avec du monde que de jouer à des jeux vidéo ou d’aller voir un film. Ce que je veux dire, c’est que les gens qui sont dans la rue ne s’ennuient pas. Ils découvrent. Il n’y a rien de plus intéressant pour un être humain que d’autres êtres humains et leurs pensées différentes. Il y a plein d’affaires qui se passent en contexte d’un mouvement de grève et ça bat tout. Rassembler dans un but, un objectif commun, dans une lutte et pour des valeurs qui sont nobles. Que peux-tu faire de mieux que ça dans la vie ?

JDA. Les « carrés rouges » et les « carrés verts » devraient créer des discussions et des débats très intéressants lorsqu’ils et elles retourneront en classe. Anticipes-tu ton retour à l’école ?

AP. J’ai super hâte d’enseigner. Ça me manque profondément. J’aime bien ça la rue. Pas tout le temps, mais j’aime ça en général. Par contre, je m’ennuie profondément d’enseigner. Je m’ennuie de voir mes étudiants dans un contexte où ils ne sont pas en train de brailler parce que tel s’est fait arrêter ou tel s’est fait battre. Puis, les rouges contre les verts… Je ne pense pas que ça va être si pire.

Il y a un an, je regardais mes étudiants aller, je n’aurais jamais pu anticiper ça. Jamais. Je les trouvais cool, mais ils ne me semblaient pas prompts à l’action collective. Ils sont dans leurs petites affaires. Et ils vont retourner à ça un peu quand la grève va être finie. Ils ont hâte, j’imagine, de jouer avec leur X-Box et de se texter des messages qui ne sont pas « L’antiémeute vient de tourner au coin de… » Jamais je n’aurais pu anticiper qu’ils seraient plus hot que nous dans notre temps. Inconcevable. Et ils sont 40 fois plus hot que nous dans notre temps de la grève de 1996.

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Crédit photo, haut de l’article : Thien

Crédit photo, milieu de l’article : Anarchopanda pour la gratuité scolaire