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Jean Charest, le chef d’État ?

Réjean Porlier, 30 juin 2012

Quelle différence y a-t-il entre un bon politicien, un excellent politicien et un chef d’État ? Le ou la chef d’État, du moins celui qu’on espère, c’est celui ou celle qui impose le respect et dont on ne questionne pas les intérêts et l’intégrité, qui uniquement par sa présence fait rayonner sa patrie, inspire la confiance et suscite l’espoir.

Le bon politicien est celui qui sait s’outiller et qui habillement parvient à livrer la marchandise, attachant les morceaux qui en bout de piste feront la différence.

Jean Charest quant à lui, se classe très certainement dans la catégorie des excellents politiciens. Qu’est-ce qu’un excellent politicien ? C’est celui qui jamais ne pourra prétendre à la stature du chef d’État et qui malgré les pires crises de confiance, parviendra malgré tout à se maintenir à flot, usant de stratégies plus habiles les unes que les autres. Celui qui sans la moindre vision d’avenir trouvera toujours le moyen d’imposer l’agenda.

C’est exactement ce que Jean Charest sait faire de mieux : imposer l’agenda. Cette bête politique sait très bien que l’unique dossier qui lui vaut une certaine faveur populaire par les temps qui courent est celui de la grève étudiante.

Avouez qu’il faut être relativement habile pour gérer un dossier aussi lamentablement et se retrouver dans la position de celui qui, par l’adoption d’une loi qui défit les règles démocratiques les plus fondamentales, vient non seulement procurer un faux sentiment de sécurité, mais s’assurer de court-circuiter d’éventuelles contestations lors de la prochaine campagne électorale. Il faut le faire non ?

Si on se fie au sondage de la Presse du 19 mai dernier, la mesure est non seulement populiste, elle est relativement populaire, ce qui surprend. Après tout, est-ce que la loi 78 règle le conflit étudiant ? Pas du tout !

Il ne faudrait pas non plus se surprendre que les dérapages de cette loi qui va beaucoup trop loin, ne conduise à une certaine radicalisation et là on s’indignera de l’imagination débordante des jeunes qu’on aura tenté de museler. Une jeunesse qu’on aura radicalisée inutilement, mais surtout désillusionnée sur l’objectivité de nos institutions.

Une chose est sûre, les jeunes sont en train d’apprendre à la dure la définition du mot démocratie. La démocratie, tant pour les Conservateurs que pour un parti Libéral dirigé par un ancien Conservateur, ça se passe une fois tous les quatre ans, soit lors de la tenue d’élections.

C’est du moins ce que tentait d’expliquer le ministre Clément Gignac lors d’une sortie publique le 18 mai dernier pour justifier la loi spéciale qui sanctionnera non seulement les manifestations étudiantes, mais l’ensemble des manifestations au Québec.

N’en déplaise au ministre Gignac, une population est toute à fait légitimée de ramener à l’ordre en tout temps, un gouvernement dont l’agenda n’a rien à voir avec l’intérêt de ses citoyens.

Croyez-vous sincèrement que si la démocratie s’était exercée en 2008, une majorité de citoyens auraient endossé la vente de feux des droits d’exploration du gaz et du pétrole en sol Québécois que détenait Hydro-Québec, pour des peanuts à l’entreprise privée ?

Imaginez un instant si ce gouvernement Libéral qui n’en n’est pas à un scandale près, déposait un projet de loi visant ni plus ni moins que la privatisation d’Hydro-Québec.

Le ministre serait en droit de nous servir exactement la même leçon de démocratie, mais la population elle, serait toute légitimée de prendre la rue et d’exprimer qu’il n’en a pas reçu le mandat.

À mon avis et je pense qu’il est partagé par d’autres personnes de l’intérieur de notre société d’État, ce gouvernement a une stratégie de privatisation bien en marche, y compris celle d’Hydro-Québec.

Le gouvernement Charest, en totale perte de popularité, a trouvé dans la crise étudiante, l’écran parfait pour passer en douce l’AÉCG(Accord Économique Commerciale Globale avec l’Europe), lequel prévoit rien de moins que l’ouverture aux multinationales Européennes de nos marchés publics. À ce propos, je vous invite à lire le livre de Richard Lehir ex-ministre sous Jacques Parizeau « Desmarais la dépossession tranquille » qui n’a rien de surréaliste.

Tous les écrans sont tournés vers le conflit étudiant et on n’entend pratiquement jamais parler de cet accord historique sur le point d’être signé et qui risque de changer passablement le portrait de l’économie québécoise.

Une économie où nos gouvernements, ceux qui ont pour mission de représenter la population, auront délibérément remis entre les mains du secteur privé et particulièrement des multinationales étrangères, des outils de développement que nous ne sommes pas prêts de revoir si tout ça se concrétise.

L’élément clé de cette discrète opération ; une manipulation outrancière de l’opinion publique avec pour ambition de masquer la lente dépossession de nos acquis collectifs.

Les riches propriétaires des puissants médias privés ne sont pas désintéressés par la désorganisation d’un État qu’ils ont toujours trouvé trop gros, un obstacle à leur propre expansion.

Pour eux, la solution est dans le privé et toute une stratégie de marketing fait la promotion de cette idéologie.

Lorsque la famille Desmarais affirme ne pas se mêler de politique, elle est aussi crédible qu’un renard qui prétendrait n’être venu dans le poulailler que pour compter les poules.

La famille Desmarais, propriétaire de Gesca Limitée, filiale de Power Corporation du Canada, est responsable de la publication de sept journaux québécois et ontariens. Ses intérêts sont indéniables dans l’aboutissement de l’accord de libre-échange avec l’Union Européenne.

Et qui donc a proposé d’aller de l’avant avec cet accord ? Nul autre que Jean Charest, l’homme de main, comme l’était Nicolas Sarkozy jusqu’à tout récemment. Une chose est sûre, pendant qu’on parle des étudiants et qu’on sacrifie des dizaines de millions de dollars voire des centaines, à gérer une crise plutôt qu’à la régler, l’AÉCG continue de faire son petit bonhomme de chemin sans trop de soucis.

Le gouvernement Libéral savait très bien qu’il y aurait une riposte importante des étudiant.es suite à l’annonce de la hausse de 75% des frais de scolarité, mais plutôt que de s’asseoir avec eux un an plus tôt et risquer de trouver des alternatives, il s’est précipité tout droit dans le mur.

Ce gouvernement qui, comme l’exprimait Louis-Gilles Francoeur du Devoir lors d’une émission de Tout le monde en parle, aurait pu choisir l’éducation plutôt que la construction de routes pour les minières dans le nord. C’est ce qu’elles faisaient par le passé non, construire leurs accès ?

M.Charest est un politicien aguerri qui sait jouer de la diversion et malheureusement pour nous, ce parti, peu importe les scandales ou l’arrogance dont il fait preuve, jouit d’un inconditionnel appui d’au moins 20 à 25% de la population, ce que Jacques Parizeau avait qualifié à l’époque du groupe de l’argent et des ethnies. Les chiffres sont en train de lui donner raison.

Mais il est un autre endroit où Jean Charest excelle et c’est dans cette capacité qu’il a de diviser la population plutôt que chercher l’adhésion de celle-ci.

Même le Plan Nord qui nous dit-on se veut le projet d’une génération, s’est mis en place sous le signe de la division. L’expression diviser pour mieux régner prend ici tout son sens.

Non, décidemment, Jean Charest vient tout juste derrière ou devant Stephen Harper, dépendamment de nos critères, dans la classe des excellents politiciens. Ils ont tous les deux la même hantise et arrogance envers l’opposition et ne font pas dans la dentelle lorsqu’il est question de détourner les représentations populaires.

Sans la loi 78, les policiers avaient-ils les moyens d’attraper les casseurs qui se mêlaient aux manifestations ? Bien sûr que oui ! Nul ne pouvait avant celle-ci, entraver la justice ou commettre des méfaits.

Même le bâtonnier du Québec déclarait ceci dans le Devoir du 19 mai dernier « Ce projet risque de créer des cicatrices dans l’intégrité de nos droits fondamentaux. » Elle met en péril le droit même d’association étudiante, lequel droit était reconnu depuis des décennies. Elle permettait aux jeunes d’expérimenter la démocratie, celle qui parfois fait mal, mais surtout celle qui permet à une société d’évoluer.

Mais cette loi vient aussi lancer un message très clair à l’ensemble des regroupements syndicaux, sociaux et civils du Québec : s’il n’en tient qu’aux Libéraux, les manifestations spontanées seront désormais choses du passé et le gouvernement s’est donné toute la marge de manœuvre nécessaire pour que son leadership soit difficilement contestable dans la rue.

Mais même si cette loi 78 assassine une facette importante de la démocratie, notre principal handicap demeure sans contredit notre dépendance à ce petit confort que nous affectionnons tous et chacun.

La classe moyenne y est profondément attachée, paralysant du coup plusieurs tentatives de mobilisations pourtant cruciales à la suite des choses. Plusieurs préfèrent encore ne pas voir et laissent entre de bien drôles de mains leur avenir et surtout, celui de leurs enfants.

Il y aura bien sûr des heureux pour souligner cette dangereuse dérive à la démocratie. Tous ceux et celles qui jamais n’ont cru nécessaire de descendre dans la rue, pour revendiquer plus de justice, plus d’équité, l’universalité des services de santé et d’éducation, l’accès à des salaires et des conditions de travail décentes, le développement durable, la fin du colonialisme etc.

Ces mêmes gens qui, par indifférence ou par ignorance, assistent sans broncher à la dépossession de nos acquis collectifs.

Je propose que l’histoire de l’Islande nous soit enseignée, tout juste après celle du Québec. Un bon matin de 2008, ce peuple s’est réveillé au porte de la faillite, trop occupé à gérer son virtuel confort et laissant tout le champ libre aux politiciens.

Heureusement, il y a ce mouvement étudiant qui nous permet d’y croire. Jean Charest a trouvé la bonne façon de politiser rapidement notre jeunesse, alors qui sait si ce n’est pas d’eux que viendra la reprise des dix travaux de René Lévesque.

Une chose est sûre, Jean Charest est entrain de mettre en place l’agenda de la prochaine élection. Au moins, on le voit venir !

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Voir en ligne : L’Aut’Journal


L’auteur est président du syndicat des Technologues d’Hydro-Québec.