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Le test post-électoral d’Aung San Suu Kyi

Christophe Jasmin, 1er juin 2012

Le triomphe historique du parti d’Aung San Suu Kyi aux élections du 1er avril dernier a suscité énormément d’espoir, tant chez les Birmans qu’au sein de la communauté internationale. Plusieurs voudraient en effet voir en cette date le début d’une nouvelle ère emplie d’optimisme pour ce pays qui a vécu sous le joug de la dictature militaire pendant près de 50 ans. La question est maintenant de savoir si celle que l’on surnomme la « Dame de Rangoon » pourra répondre aux énormes attentes placées en elle, alors que le pouvoir reste entre les mains des militaires et de leurs alliés.

En apparence, la victoire de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) est écrasante. Sur les 44 sièges en jeu lors du scrutin complémentaire du 1er avril, 43 sont allés à la formation d’Aung San Suu Kyi, elle-même élue au Parlement ce jour-là. Or, dans les faits, l’entrée en fonction de ces 43 députés ne représente qu’un premier pas timide vers la démocratie. Comme le souligne Benoît Bourtembourg, de l’association Actions Birmanie « il ne faudrait pas perdre de vue que ces élections ne portaient que sur l’attribution de 44 sièges sur 844, soit environ 6 % du total ».

Ainsi, même si la LND forme bel et bien l’opposition officielle, la formation ne peut en aucun cas menacer la majorité législative dont jouit le Parti de la solidarité et du développement de l’union (USDP).

« Il ne faudrait pas s’attendre, dans ces conditions, à des changements radicaux dans le fonctionnement des institutions du pays et en particulier dans celui du parlement encore majoritairement aux mains des militaires et de leurs associés civils », explique M. Bourtembourg.

Une influence symbolique

« Ils la voient comme la version féminine du bodhisattva (NDLR : l’être éclairé dans le bouddhisme) qui va les délivrer des démons du régime militaire ». Voilà comment Bertil Lintner, journaliste suédois et expert sur la Birmanie, résume la façon dont Aung San Suu Kyi est perçue chez elle.

Sachant cela, certains observateurs affirment que le principal défi de la « Dame de Rangoon » sera avant tout de modérer les espoirs de ses concitoyens à son endroit. Difficile, en effet, de ne pas décevoir quand certains veulent voir en vous une sorte de messie alors que vous n’avez en réalité que très peu de pouvoirs.

Reste que Suu Kyi pourra sans doute tirer profit de son aura et faire pression auprès du gouvernement sur certains dossiers importants. Le sort des quelques centaines de dissidents politiques encore derrière les barreaux et la réinsertion de ceux qui ont été libérés récemment devraient figurer parmi ses priorités. La libération des prisonniers politiques n’a pas été inconditionnelle, rappelle M. Bourtembourg, et beaucoup d’entre eux n’ont pas le droit d’obtenir un passeport, ni de postuler à des emplois dans le secteur public ».

Qui plus est, les lois ayant permis ces incarcérations arbitraires sont toujours en vigueur et il n’y a aucune garantie que ces activistes ne soient pas de nouveau emprisonnés si les autorités décidaient qu’ils sont de nouveau trop gênants.

Une autre de ses priorités devrait être l’établissement d’un cessez-le-feu à l’échelle nationale et la cessation des attaques dans les zones où vivent les minorités ethniques. La situation est particulièrement préoccupante dans l’État Kachin où les combats entre l’armée gouvernementale et les rebelles de l’Armée pour l’indépendance kachine perdurent et se seraient même intensifiés au cours des derniers mois.

« Aung San Suu Kyi est attendue en particulier sur ces deux dossiers sensibles, sur lesquels son intermédiation pourrait se révéler cruciale » conclut M. Bourtembourg.

Une transition difficile ?

Même son rôle reste à définir, une chose est claire : Aung San Suu Kyi devra s’adapter à une toute nouvelle réalité. En effet, après presque un quart de siècle passé dans la dissidence, elle se retrouve désormais dans l’antichambre du pouvoir.

Il lui faudra ainsi, pour un temps du moins, mettre de côté ses grands thèmes de prédilection que sont la démocratie et les droits humains pour plancher sur des sujets plus prosaïques comme l’agriculture et les investissements étrangers. Et tout cela en coopérant un tant soit peu avec les militaires et leurs alliés du USDP, ceux-là mêmes qui l’ont assigné à domicile pendant 15 longues années.

Un incident survenu récemment illustre bien la complexité de cette tâche. Le 23 avril dernier, alors que les députés birmans inaugurent la nouvelle session parlementaire, Aung San Suu Kyi et ses collègues de la LND brillent par leur absence. La raison : ils refusent de prêter serment, ce qui impliquerait la promesse de « protéger » la constitution. Et pour cause, puisque l’amendement de cette constitution qui donne de larges pouvoirs aux militaires constitue l’une des priorités de la plateforme électorale de la LND.

Après avoir un temps proposé de remplacer le terme « protéger » par « respecter », Suu Kyi et ses confrères ont fini par céder devant l’intransigeance du régime. Parions que ce n’est pas le dernier compromis qu’ils auront à faire d’ici aux élections générales prévues pour 2015.

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P.-S.
Crédits photo : lewishamdreamer