Journal des Alternatives Alternatives - Alternatives est une organisation de solidarité qui œuvre pour la justice et l’équité au Québec, au Canada et ailleurs dans le monde Page d'accueil du Journal des Alternatives

<p>Partenaires</p>

L’adoption d’une loi spéciale pour mater le mouvement étudiant n’est pas un geste surprenant de la part du gouvernement. Cette loi est, au contraire, la suite logique de la tactique gouvernementale visant à diviser la société en deux classes de citoyens.

Depuis le début du conflit, le gouvernement s’est employé à enlever la légitimité au mouvement étudiant par une guerre sémantique grossière et malhonnête. En qualifiant son projet d’augmentation des droits de scolarité de responsable, il accuse les étudiants d’être irresponsables et égoïstes : « Les étudiants ne veulent pas payer leur juste part, ils préfèrent donner la facture aux contribuables. » On a dit d’eux qu’ils mordaient la main qui les nourrit en s’en prenant aux payeurs de taxes. Comme si les étudiants étaient des enfants-rois qu’il fallait punir.

Puis, le droit de grève a été nié pour être remplacé par le terme « boycott », martelé par le gouvernement et ses partisans : « La grève, c’est réservé aux gens qui travaillent ! » Alors que les associations étudiantes sont des institutions reconnues et encadrées par une loi québécoise, on a préféré laisser leurs décisions légitimes être contournées par des injonctions court-circuitant les votes démocratiques des assemblées.

Toute la rhétorique du gouvernement n’a visé qu’à discréditer le mouvement étudiant et non son idéal. Il est ironique de constater que le gouvernement ne s’est pas attaqué au fond du problème et aux arguments en jeu. Il ne s’en est pris qu’à la forme de la protestation du mouvement étudiant. Il n’a pas participé à un débat sur le rôle de l’éducation et la place qu’on veut lui donner au Québec, mais a préféré montrer du doigt la violence qu’il a imputée sans discernement aux étudiants lors des manifestations.

La rhétorique a eu un autre résultat plus profond sur la société québécoise. Elle a divisé la population en deux classes de citoyens : les contribuables et les étudiants. Les premiers doivent payer pour les derniers. Suivant cette logique, il est donc normal que les contribuables soient écoutés et que les étudiants soient ignorés. Pendant 11 semaines, jamais une occasion de négocier n’a été octroyée aux étudiants. Leurs plaintes se sont constamment heurtées à une fin de non-recevoir. Quel groupe social a occupé les rues aussi longtemps avant que le gouvernement ne daigne le rencontrer ? Le sort qu’on a réservé aux étudiants est celui prévu pour les citoyens de deuxième classe. On ne s’assoit à la table des négociations qu’avec ceux qui y ont droit. De cette manière, le gouvernement montre à l’ensemble de la population que, parce qu’on juge leur contribution aux finances de l’État trop petite, les étudiants possèdent moins de droits que le reste de la population québécoise. À croire qu’il existe deux justices au Québec !

Maintenant que le gouvernement Charest a montré que les étudiants ont moins de droits que les autres contribuables, il est possible de retirer leurs droits superflus. La loi spéciale n’est que la réalisation de la situation qui prévalait déjà aux yeux du gouvernement. Elle n’est que la suite logique de la tactique du gouvernement dans la gestion de la crise sociale que le Québec vit en ce moment : discréditer les étudiants afin de légitimer son action, si pernicieuse soit-elle.

En acceptant ce geste de la part du gouvernement, les citoyens abandonnent non seulement une génération entière, mais ouvrent la porte à des abus similaires pouvant être dirigés vers d’autres franges de la population. Rien n’empêcherait le gouvernement d’opposer la majorité à un autre groupe minoritaire afin de lui retirer des droits. Pour cette raison, la loi 78 constitue un dangereux précédent auquel, peu importe notre position sur la question des frais de scolarité, nous devons nous opposer. Les droits et libertés, lorsque nous les laissons glisser entre nos doigts, ne se regagnent qu’au prix d’un long combat.