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La guerre de l’agenda, des médias et des climats

Dominic Desroches, 28 mai 2012

Notes sur le temps politique comme changement

« On ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat »
Pascal

Ce texte veut montrer que le printemps québécois et la crise sociale actuelle ne reposent pas sur les oppositions commodes que nous présentent certains chroniqueurs, souvent à droite, dans les médias. La crise n’oppose pas la rue et le Parlement, les discours des libéraux et des étudiants ou encore les jeunes et les vieux, mais deux interprétations et applications différentes du temps, c’est-à-dire des agendas, des calendriers et du climat. Une analyse plus poussée en effet prouve que le nœud du conflit est à trouver dans une guerre des temps : le gouvernement et les étudiants, qui ont la même langue mais pas les mêmes intérêts, voient cependant le présent et l’avenir différemment, ce qui modifie beaucoup l’espoir qu’ils mettent dans la vie démocratique et la politique.

Les fausses oppositions

Depuis quelques jours, certains opposent naïvement la rue et le Parlement. Ils croient que, depuis le début de la grève étudiante, la rue tend à l’emporter sur l’État et les lois. Or, ces personnes pensent mal, car elles oublient que toute politique se légitime dans la rue, que le changement radical ne peut venir que de la marche en groupe et que dans toute démocratie, les institutions sont là pour représenter les rapports de force qui se trouve dans la société. Instances de médiation et de représentation, les partis politiques, le gouvernement et l’État n’ont pas d’existence sans la rue. Et lorsque le gouvernement refuse la rue, il perd sa légitimité. Contrairement à ce que des chroniqueurs écrivent, ce n’est pas la rue qui gagne actuellement contre le Parlement, c’est bien plutôt la politique qui revient et qui reprend ses droits, lesquels ont été bafoués par un gouvernement libéral autiste, dépassé et corrompu.

De même manière, certaines personnes cherchent une opposition entre le discours des jeunes et celui du gouvernement. Elles veulent que le discours des jeunes soit radical, idéaliste et révolutionnaire contre celui de l’État, qui serait, lui, rationnel et juste. Mais cela est mal pensé et faux. Le discours des étudiants est sans doute aussi sinon plus rationnel que le discours néolibéal d’un gouvernement de vieux qui, par tous les moyens, y compris une loi inique, cherche à profiter de ce qui appartient à tous, c’est-à-dire les biens communs. Il est sans doute, à bien y penser, plus révolutionnaire – en un sens péjoratif cependant - d’imposer une hausse des frais de scolarité que de lutter pour la justice et l’équité entre les génération. Si le gouvernement voulait, il pourrait mettre de côté son idéologie, ses rêves de grandeur, son côté provocateur, son entêtement immature et tenter de s’entendre avec des étudiants engagés, planificateurs, qui savent compter, et la crise sociale se résorberait un peu.

D’autres personnes cherchent à trouver une opposition entre les générations parce que la grève est menée par des jeunes. Or, encore une fois, cette analyse est trop courte – est-elle seulement une stratégie de sondeurs afin de diviser encore les Québécois entre eux afin de favoriser la réélection des libéraux ? - car ceux qui marchent n’ont pas tous pour obligations des tests. Au contraire, les casseroles ne sont plus dans les cuisines parce que ceux qui ne vont plus à l’école veulent faire entendre d’autres symphonies que celles des bottes et des matraques. Cette opposition, en vérité, n’en est pas une parce que le combat des étudiants est fondé sur des principes de justice intergénérationnelle.

Cela dit, voyons maintenant où peut résider le différend de la crise, à savoir dans la lecture et l’interprétation du présent et de l’avenir.

Le temps du pouvoir politique : l’agenda calculateur, profiteur et électoral

Le gouvernement a d’abord cru naïvement que les étudiants, comme en 2005, manifesteraient mais finiraient par accepter la hausse des frais de scolarité. Il a décidé, suivant sa conception de l’agenda politique, qu’il avait raison et les étudiants tort, voilà pourquoi il parlait du Plan nord. Mais les étudiants avaient fait leur devoir et, inspirés par les mouvements de contestation dans le monde, voulaient s’offrir un printemps politique. Le gouvernement les a menacés : il a fait planer le spectre de l’annulation de la session autour du congé de Pâques, mais sans succès. Il pensait aussi forcer le retour en classe par les injonctions, des mesures qui valorisent l’accélération de ceux qui sont prêts à payer, mais ce recours paradoxal aux tribunaux - cette loi spéciale avant sa promulgation officielle pour tous - ne pouvait que provoquer des orages sur les institutions victimes de la peur et de leurs calendriers remaniés. Le gouvernement libéral contrôlait de moins en moins l’agenda politique et le temps s’obscurcissait car le juridique ne solutionnera jamais le politique. Et les manifestations à venir, plus fortes encore, modifieraient énormément le temps et le climat politique.

En effet, quand le gouvernement a réalisé que les étudiants grévistes étaient prêts à « oublier » leurs cours, il a tenté de reprendre le contrôle de l’agenda, de remettre ses mains sur le volant, en proposant un sommet de la « dernière chance », un sommet pour adultes, à Québec. Évidemment, c’était une mise en scène promise à l’horreur puisqu’il voulait une « entente » à rabais à présenter au Victorin, au congrès en fête, tandis que l’émeute sévissait à l’extérieur. Les manifestants, aux prises avec les gaz, ne partageaient ni le temps ni le climat des libéraux, au frais à l’intérieur. Nous étions lancés dans une mascarade, dans une danse macabre dont les rythmes n’étaient plus ceux des étudiants ou des politiciens, mais bien ceux des révoltés face à des policiers armés.

Le temps s’est alors contracté, disjoint, et la ministre de l’Éducation a dû se retirer car son temps, compté, était terminé. Le gouvernement voyait le temps lui filer entre ses doigts et, par conséquent, sa marge de manœuvre, alors que, dans la rue politique, les manifestations nocturnes occuperaient désormais l’avant-scène de médias épris de sensations. On le voit mieux avec le recul : les étudiants avaient suivi un bon conseil : ils ne se laisseraient plus déporter en dehors du temps politique. Les élections ne pouvant plus être envisagées, ce qui a choqué le gouvernement, on devait tenter d’emprunter du temps.

Voilà pourquoi est apparue la loi spéciale 78 : ses auteurs, des juristes et des politiciens sans vue sociale, voulaient, faute de contrôler le temps, contrôler les déplacements de ceux qui s’offraient une saison politique. En suspendant la session, ils voulaient non seulement punir ceux qui contrôlaient l’agenda et le climat social, mais aussi profiter d’un temps de crise afin de faire remonter les libéraux dans les sondages en vue de regagner la crédibilité perdue. Tout le travail de La presse consisterait à concocter des sondages rapidement, à partir du web, afin de refroidir l’impact des marches nocturnes et des casseroles sur une population qui ne reconnaissait plus aucune légitimité à un gouvernement dépassé par sa propre arrogance. La mission était claire : salir le mouvement social en marche et réhabiliter le « travail » des policiers et de l’anti-émeute. Au lieu de parvenir à supprimer définitivement le printemps québécois des livres d’histoire à écrire, la loi spéciale 78 amenait, contre la volonté de ses auteurs, l’été en mai, qui est la saison du cirque, des touristes, du Grand prix et des festivals de toute nature. Cela a eu pour effet d’affoler les organisateurs qui déifient et capitalisent habituellement sur la chaleur de juin et de juillet. Le calendrier politique avait visiblement failli, il ne fallait pas perdre le calendrier économique…

Voilà donc dans quel contexte la sortie des casseroles dans la rue, contre toute espérance, allait sonner en bonne partie le glas de l’improvisation libérale, de ses mensonges, de ses masques et de sa fausse gouvernance, c’est-à-dire révéler au grand jour, à tout le Québec, sa « spirale » et son enfermement.

Le temps des étudiants : une saison pour la justice intergénérationnelle

De leur côté, les associations étudiantes disposaient d’une autre interprétation du temps, de l’agenda et du climat. Si le combat débordait la session d’hiver, il ne fallait pas paniquer puisque l’objectif initial de la grève est de bloquer la hausse afin de permettre l’accessibilité aux études supérieures à leurs enfants. Leur cause est juste parce qu’elle repose sur une compréhension large et inclusive du présent et du futur, ce qui fait défaut au gouvernement libéral.

Ainsi, quand la grève a éclaté en février, en hiver, le temps des étudiant était clairement celui d’une saison : ils voulaient s’offrir un printemps intempestif. Ils manifesteraient en mars, mais sans se douter que l’entêtement des libéraux allait conduire au succès retentissant de leur design du temps politique, c’est-à-dire au printemps érable. Cette saison a culminé dans la Journée de la terre, le 22 avril, qui a réuni plus de 250 000 personnes dans les rues de Montréal. On voulait alors, à partir de la marée humaine, former une main pour la Terre.

Après cette journée mémorable, non couverte par une chaîne de télévision privée québécoise, convergente à souhait, qui se dit proche du peuple, on a senti un ressac, un changement dans l’utilisation du temps par les étudiants. Face au mépris grandissant, certains d’entre eux ont marché la nuit et se sont convaincus qu’ils fallait reprendre une place de choix dans les médias, voilà pourquoi ont-ils appliqué, en marchant dénudés et en soulignant la répression policière dont ils étaient victimes, une nouvelle pression sur le gouvernement. Celui-ci, paternaliste au possible, voyant que le temps de la récréation devait finir, se rendait coupable d’une nouvelle imposture. En bon père de famille autoritaire et abuseur sur les bords, il voulait que la future loi spéciale fasse en sorte que ses enfants soient tous couchés vers huit heures…

Le temps des casseroles : une société se donnant un « temps nouveau »

On connaît mieux la suite. La sortie progressive des casseroles allait marquer l’arrivée d’un temps nouveau dans la crise. Non seulement la cause du carré rouge déborderait les étudiants grévistes, mais elle rejoindrait une population jusque là méprisée, oubliée, vouée au silence coupable, une population victime d’abus économiques et politiques. Ce recours désespéré aux casseroles, qui a fait son chemin partout au Québec, est peut-être l’expression même des limites de la démocratie, c’est-à-dire le son de ceux qui ne peuvent parler lorsque les autorités, par des bâillons, des décrets et des lois spéciales, veulent contrôler les médias et les interprétations. Le tintamarre n’est pas la défaite de l’État et des lois, c’est bien plutôt le retour du véritable temps politique, non pas celui des tribunaux, de Facebook ou de Twitter, mais celui des gens qui, limités au bruit pacifique, décident de se mobiliser et de signifier que la corruption et la violence de l’État ont aussi leurs limites.

Le temps du changement : vers une gouvernance global et un climat de paix ?

Ce que montre l’élargissement de la crise, c’est que notre temps politique est désormais celui du changement, mais aussi que la rue est le seul lieu physique du politique. Les institutions, y compris en démocratie, sont trop lentes par rapport aux volontés de changement. Ce qu’ont oublié les libéraux, mais aussi les « éteignoirs » politiques et médiatiques auxquels appartiennent fièrement des chroniqueurs de droite au Journal de Montréal, à la Presse, au Soleil, mais aussi à l’indépendant Devoir, c’est que la rue ne s’oppose pas à l’État, elle est sa seule légitimité. Quand les citoyens prennent le temps de sortir les casseroles – et peut-être feront-ils sous peu une « grande chaîne » humaine en se donnant pacifiquement la main – c’est parce qu’ils ne croient plus le discours politique du parti au pouvoir, qu’ils voient derrière les masques et qu’ils sentent bien qu’il est le temps de passer à autre chose. Ils sentent que le climat politique indique une direction qui n’est pas celle du gouvernement, ils ont un nouvel espoir. Ils marchent afin de se donner de l’air en commun, de quoi respirer. Ils veulent sortir de la spirale de la mort. Les manifestants ne sont pas immatures ou contre l’État de droit, ils veulent simplement combattre la peur, sursauter, afin de respirer dans une nouvelle démocratie respectueuse de ses principes.

Si nous sommes fiers des étudiants, de nos jeunes au carré rouge, ce n’est pas parce qu’ils s’opposent à un État fasciste, ce qui est un mensonge, mais plutôt parce qu’ils prennent tous les moyens dont ils disposent dans une démocratie en crise pour provoquer un changement de politique, arriver à une nouvelle gouvernance plus sensible à l’avenir et capable de favoriser un climat social différent. Ils nous donnent des raisons d’aimer. Ils montrent à tous que la rue est le seul endroit où les humains peuvent réellement changer les choses.


Nous sommes arrivés à ce qui commence.

C’est pourquoi, contre des politiciens professionnels corrompus et autoritaires qui n’ont pas encore compris que le Parlement ne leur appartient pas ; contre des juges à la solde du pouvoir qui ont renié adroitement le pacifisme propre à la société démocratique dans laquelle les lois doivent toujours s’appliquer ; et contre des chroniqueurs éteignoirs plus obsédés par leur pouvoir illusoire que par la volonté sociale qui cherche à s’affirmer, les étudiants derrière le printemps québécois, telles des oies, nous rappellent avec force que rien n’est joué, que le temps venu est celui d’une autre gouvernance et que seul un temps politique commun, global, sera le gage d’une liberté plus grande pour tous.


Dominic Desroches est Professeur au Département de philosophie du Collège Ahuntsic

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