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La spirale libérale

Dominic Desroches, 24 mai 2012

Le cercle sans fin comme figure politique de l’enfermement

«  Dans les démocraties, chaque génération est un peuple nouveau »
Alexis de Toqueville

Les étudiants continuent de faire des vagues. Ils poursuivent une grève depuis 100 jours, mais le gouvernement ne les écoute pas. Le gouvernement libéral, autiste, mène seul sa danse macabre : obsédé par son calendrier électoral, il continue de faire porter sa responsabilité politique aux autres acteurs de la scène publique : les juges, les policiers, les directeurs d’établissement et les professeurs. Sans surprise, la manie de jouer les sondages contre les intérêts généraux de la population se dédouble d’un mépris menant à la violence. Bien que le carré rouge reçoive des appuis partout – de Vancouver à Ottawa en passant par New York – et que les « marrées humaines » cycliques reviennent à Montréal le 22 de chaque mois depuis mars, sur le fonds, rien ne change.

Le gouvernement est prisonnier de son cirque. Il s’est grisé et étourdi dans les sondages peu scientifiques concoctés par La Presse. Il éprouve le mal de mer, il vomit sur les étudiants en grève, et refuse de quitter le bateau ivre. Le Québec tourne en rond. Les générations ne sont pas en dialogue. L’impasse est totale. Le navire libéral, dont la suite du voyage politique repose sur l’espoir d’une division du vote francophone aux prochaines élections, ne tourne qu’à tribord et fait des cercles sans fin ! Et en raison de son improvisation coutumière qui a généré une série de mauvaises décisions, il connaît la spirale politique.

S’il tourne en rond, c’est parce que la gouvernance libérale ne s’intéresse pas aux biens communs, comme l’éducation. Toute la politique libérale consiste à imposer des tarifications dans la sphère publique, une privatisation croissante, afin d’en finir avec la générosité du modèle québécois. Aux yeux de plusieurs, son improvisation conduit à un accroissement du mépris et à une spirale de la violence. Est violente une politique qui ne prend pas ses responsabilités, tient des doubles discours et, portant le masque, veut imposer au lieu de discuter. Est condescendante et par là dangereuse une démocratie qui refuse le droit de désobéir pacifiquement à sa loi inique. Dans la foulée de Diogène, qui s’incarne aujourd’hui dans la figure d’Amir Khadir, nous proposons ici de déjouer le cynisme des politiciens au moyen des actions originales et pacifiques des citoyens désengagés juridiquement. Dans ce texte, nous répondrons à la valse libérale à même son cercle, c’est-à-dire à partir de sa propre ivresse. Nous répondrons à la loi spéciale 78 en jouant sur sa circularité même.
Pourquoi ne pas marcher, par cellules, en rond dans les villes ?

Quand on marche depuis plus de trois mois et que rien ne change, il convient de changer de stratégie. Contre une loi « spéciale » qui nous oblige à donner le trajet, le nom des marcheurs et d’enregistrer la couleur des yeux de chacun pas moins de huit heures à l’avance, on pensera à diviser la manifestation en petites cellules et à tourner ensuite, par groupe de 49, dans la ville. Comme les abeilles, on travaillera collectivement, de manière coordonnée, afin d’assurer la survie du groupe. La séparation de la marée en cellules ou complexes de bulles présentera l’avantage de déborder des policiers qui veulent toujours plus de latitude et des lois plus mordantes. Si les abeilles se réveillent au printemps, elles sont actives l’été, à l’arrivée du mois de juin. Petites créatures collectivistes, elles savent bien que l’essentiel n’est pas de partir du même point, mais de revenir à la même ruche. Face à un gouvernement libéral et une Ville de Montréal qui menacent de contrôler les trajets, peut-être faut-il, pour arriver à la même victoire, marcher en rond dans la ville ?


Pourquoi ne pas échanger le masque contre le voile ?

Quand on marche depuis plus de trois mois et que rien ne change, il convient de s’adapter. Contre une loi spéciale 78, une loi d’une violence étatique inouïe, une loi qui refuse le port du masque durant les fêtes, il n’est pas impertinent de songer à porter le voile, le turban, la burqa, voire le niqab. Pourquoi ? Parce que la loi, sous les libéraux, autorise et valorise le port du symbole religieux dans la démocratie. Si on peut voter ou étudier voilé, alors pourquoi ne pas marcher ou recevoir un coup de matraque voilé ? Il serait vraiment idiot, en effet, de se priver du voile lorsque la loi nous y invite et fait de ceux qui se prévalent de cet « accommodement » des êtres d’exception. Cela est d’autant plus urgent que, ces jours-ci, plusieurs personnalités se rabaissent à dire qu’il faut absolument obéir aux lois même si elles sont injustes. Alors, dans ce cas, le voile nous paraît tout indiqué : les personnes obsédées par la loi – comme on sait, dura lex, sed lex - sauront trouver ou se fabriquer des voiles « légaux » afin de bien se conformer à la loi spéciale qui, selon les mots des députés libéraux, vise à assurer le retour à l’école.


Pourquoi ne pas opposer nos animaux aux chevaux de l’État ?

Quand on marche depuis plus de trois mois et que rien ne change, il convient de changer de monture et de pancartes. Il faut en effet être créatifs. Si certains policiers ont l’avantage appréciable de monter les chevaux de la cavalerie et de manier la matraque, outil devenu un « fétiche » depuis le début de la grève, les étudiants ne doivent pas se limiter à boire la bière portant ce nom. Ils ont sans doute aussi intérêt à manifester accompagnés de leurs animaux domestiques, comme leurs chats ou leurs chiens. Accompagnés de leurs chats, ils seront probablement moins craintifs lorsqu’ils seront pris en souricière… La ville, avant qu’elle ne se propose de les interdire par une nouvelle loi à l’Hôtel de ville, autorise encore les manifestations canines ou félines. Bien idiot dès lors celui qui se priverait de son petit kirpan dans une marche en cercle. Car si le kirpan est, rappelons-le, un couteau symbolique, accepté dans les aéronefs et les classes – après tout, ce que veulent les politiciens, c’est que les étudiants retournent en classe - il ne faudrait surtout pas l’oublier dans les lieux de culte mais chercher à en généraliser l’usage. Il convient peut-être, afin de respecter les lois et espérer être entendus, mettre de côté les pancartes, se munir de casseroles et de chaudrons, mais aussi de kirpans, des couteaux pacifiques.


Pourquoi ne pas « tourner en rond » avec le Grand prix ?

Quand on marche depuis plus de trois mois et que rien ne change, il convient de toucher le nerf de la guerre : l’argent. En effet, si le conflit a pris l’allure d’une spirale, d’une boucle, d’une danse, voire d’un cirque, peut-être faut-il s’y inscrire. Les étudiants auraient de bonnes raisons de participer à une marche sur Crescent pendant les journées du Grand Prix, non pas pour porter un carré blanc ou un carré noir, pas un damier donc, mais le carré rouge de ceux qui ont choisi librement leur avenir. Le blanc de la résignation et le noir du désespoir ne conviennent pas aux étudiants courageux qui peuvent revendiquer, nous sommes fiers d’eux, la plus importante grève étudiante de l’histoire du Québec.

Pourquoi ne pas faire une grande chaîne pour encercler les policiers et la ville ?

Quand on marche depuis plus de trois mois et que rien ne change, il convient de sortir de l’enfermement politique en se prenant par la main. En effet, si les étudiants sont toujours victimes de mépris après 100 jours, ils devraient peut-être, lors d’une grande marche pacifique, non plus seulement former une main en l’honneur de la Terre, mais tendre la main au voisin afin de créer la plus longue chaîne possible. On peut faire cette chaîne en tenant une casserole. Ainsi, au lieu de marcher 20 km inutilement, ils pourraient inviter toutes les personnes autour à entrer dans la danse, ce qui permettrait de battre le record de la plus grande danse étudiante du monde. Ce faisant, ils déborderaient facilement les policiers. Les politiciens qui refuseraient encore la main tendue seraient enfin démasqués : ils seraient vus comme ceux qui refusent la main, donc le dialogue. Et les étudiants pourraient tourner tous ensemble, avec la population libre, tout en respectant la loi puisqu’aucun trajet ne serait prévu.


Une leçon à tire de la spirale libérale et des impasses politiques ?

Y a-t-il au moins une leçon claire à tirer de la politique québécoise, sinon de la politique démocratique actuelle ? Peut-être.

Que partout de jeunes étudiants se lèvent pour manifester contre des régimes « démocratiques » en crise et de plus en plus autoritaires. On a vu l’été dernier la police britannique arrêter et coffrer des jeunes indignés. Sous prétexte qu’ils avaient appelé à semer chaos via Facebook, deux jeunes de 20 ans et 22 ans passeront les quatre prochaines années de leur vie en prison. Secouée par les pires violences urbaines depuis trente ans, la Grande-Bretagne ne restera pas passive. Le Québec néolibéral ne fait donc pas cavalier seul : les démocraties ne tolèrent plus les mouvement de contestation et imposent des lois spéciales. Le gouvernement fédéral suit la même logique et imposera sous peu une loi spéciale, cette fois à des travailleurs du rail. Le dialogue avec les jeunes est fini.

On peut à bon droit se demander si la politique qui se dit démocratique, toutes tendances confondues, qu’elle soit libérale ou conservatrice, n’est plus capable de gouverner et d’entendre la nouvelle génération. Les anciennes manières de faire de la politique – de manière autoritaire et hiérarchique - se confondent dans un maelström qui emporte toute la population. Le libéralisme poussé à bout devient le pire paternalisme qui soit, de même du conservatisme, qui trouve de avenues au Canada du côté du royalisme et du monarchisme. La politique doit être rénovée au plus tôt et, ce que nous montrent les étudiants du Québec et d’ailleurs, c’est qu’il ne convient plus d’obéir servilement à un système injuste, un système corrompu qui refuse l’avenir et tend à avantager toujours les mêmes.

Une gouvernance qui refuse le message des jeunes est une politique qui n’a aucun avenir car elle est coupée de sa force de changement, de son oxygène. Le cercle sans fin que nous vivons actuellement traduit précisément une politique du mensonge et de l’enfermement.


Dominic Desroches est Professeur au Département de philosophie du Collège Ahuntsic